Les Contes du Colvert

18 août 2019

LA PETITE MAISON

                       

LES LEGENDES DU COLVERT

 

 

Par Stéphane BERTRAND

 

 

Les légendes du Colvert défient le temps.

Ecoute! Elles nous arrivent avec le vent.

 

 

 

 

N° 01L

 

 

LA PETITE MAISON.

 

 

Il était une fois, il y a  longtemps, très longtemps, trop longtemps pour qu'un être vivant puisse compter les années, les siècles, les ères qui se sont écoulés depuis le début de cette histoire. La date, si lever et coucher du soleil étaient déjà décomptés à ce jour-là, était tombée dans l'oubli des abysses du temps sans la moindre chance de refaire un jour surface autrement que sous forme de légende circulant d'une bouche à une oreille avec les rajouts et les oublis inévitables.

Quoi qu'il en soit, il était une fois une jolie maison en bois construite tout là-haut, au sommet et au bord de la falaise noire. Elle ne comportait qu'une seule pièce dont le mobilier était disposé en cercle autour de l'âtre central. Là, ce qui était nécessaire pour vivre la journée, plus loin, ce qu'il fallait pour jouer de la flûte de pan avant de passer une bonne nuit. Et quelle que soit l'heure ou l'activité du moment, il faisait bien chaud partout.

Près de l'entrée de la maisonnette il y avait une trappe à terre qui donnait accès à une pièce en sous-sol réservée aux jours de grand vent, d'orages et tempêtes. Et sur ce sommet de falaise ce n'est pas ce qui manquait! Les vagues furieuses et bien hautes, frappaient le bas de ce mur de roche qui s'élevait à plus de cent mètres au dessus du niveau de la mer. Le vent, qui soufflait fort tous les jours, faisait parfois, par une pitié inexpliquée, le tour de la maison mais les jours de colère, l'emportait comme s'il ne s'agissait que d'une simple brindille que l'on cueille un jour de promenade à travers champs et puis on souffle de la bouche après l'avoir mordillée un moment.

Cette maison avait été construite, tout en rondins, de la main du bûcheron qui l'habitait avec son épouse. Elle et lui étaient de la race des "faunes joyeux". Tous deux avaient un corps humain au dessus de deux jambes de bouc et portaient, de chaque côté de leur front une corne. Et ce depuis des millénaires afin d'expier la faute  de leur ancêtre, qui un jour avait coupé les siennes pour en faire des cors aux sons musicaux stridents et en jouait uniquement la nuit pour enquiquiner ses voisins.

Quant à notre bûcheron il s'appelait Aedan et sa femme répondait au doux nom d'Iwena. Dans leurs jeunes années ils avaient eu nombre d'enfants qui jouaient librement autour de la maison et jusqu'au bord de la falaise. Un certain nombre d'entre eux, imprudents, avaient fait une chute mortelle, servant, à marée montante, de festin aux carnivores marins. Ils étaient automatiquement remplacés l'année d'après en nombre égal afin qu'il y ait toujours des mains pour aider les parents dans les tâches quotidiennes. Les plus grands allaient  avec leur père couper le bois nécessaire au chauffage et parfois à la reconstruction de leur habitation. Les plus jeunes aidaient Iwena à plumer les poulets, ramasser et...parfois casser les œufs, surveiller le troupeau de moutons qui paissait tranquillement sans s'émouvoir des gros et lourds nuages gris charriés par le vent d'ouest.

Une fois par an Aedan  entreprenait sa dure et dangereuse descente de la falaise vers la plage. Seuls les garçons aînés l'accompagnaient dans ce périple vertigineux. Le chemin était marqué de repaires dans la roche pour indiquer, pierre après pierre, laquelle utiliser pour prendre appui et s'élancer vers la suivante. Dans ces moments-là ils ne vouaient plus au diable leurs sabots aux onglons fendus avec lesquels ils étaient bien plus adroits pour sauter d'un rocher à l'autre que n'importe quel humain. Une fois en bas à fouler galets et sable, ils se retournaient pour regarder vers là haut mais leur maison était cachée à la vue. Aedan et ses garçons admiraient cette falaise ondulée verticalement comme des colonnes de cathédrale élevées trop près les unes des autres ou celles, hypostyles, du temple de Karnak* sans leurs hiéroglyphes. Ici les tons variaient du gris au noir, tantôt ternes puis plus brillants grâce aux embruns des vagues. Aedan allait examiner la grande et haute fissure qui s'était fait jour il y a quelques siècles sous les effets de l'érosion et des efforts de la mer, pile à l'aplomb de sa maison. Un futur fjord, pensa-t-il, et nous dans une maison flottante!

Les garçons sautaient avec une agilité innée de galets ronds en rochers coupants à la recherche de quelque pièce d'or échappée d'un coffre fracassé lors d'un naufrage. Nombreux en effet étaient les navires qui avaient terminé leur voyage au long cours contre ces falaises noires. Les gamins profitaient également du bord de mer pour pêcher et ramasser coquillages et crabes dont la famille se régalerait une fois le butin remonté vers leur maison. Mais le retour était très difficile malgré leurs jambes de chèvres et les charges diverses à rapporter jusqu'en haut.

"Alors Aedan, votre promenade a-t-elle été fructueuse ? " Dubh, le chef du "Comté des Falaises et des Bois" des Leprechaun** présent sur cette île comme dans tout le pays, confortablement installé sur une aiguille rocheuse, interpella les grimpeurs en riant. Mais cette figure avenante qu'il affichait n'était que la façade de sa pensée car un lourd différend séparait Dubh d'Aedan. Ce dernier coupait trop de bois pour reconstruire sa maison après chaque tempête et pour se chauffer de l'avis de Dubh, quant à Aedan, à chaque discussion à ce sujet, lui indiquait qu'il se contentait du strict minimum pour ne pas mettre l'équilibre naturel en danger. Mais là, à des dizaines de mètres au-dessus du vide, le moment semblait à Aedan mal choisi. Aussi, et comme cela se faisait régulièrement, le grimpeur invitait le petit homme vert à finir la discussion chez lui, près du feu, avec une ou... plusieurs bières brunes et tièdes.

Ainsi se déroulait la vie en haut de cette falaise vertigineuse dont tous les jours étaient ponctués par de violents orages dont les éclairs traversaient les gros nuages comme une épée un ventre mou. Et la terre en souffrait aussi de ces attaques célestes à la force imprévisible, renforcée par des vagues hautes et puissantes qui finissaient par creuser d'énormes gerçures dans la façade de la falaise. Celle-ci s'écartait par endroits en des fissures très larges engloutissant tout ce qui se trouvait en surface. La maison d'Aedan et ses habitants, les champs et les moutons, la forêt avec ses arbres, avaient disparu ainsi. Seule la tribu de Dubh avait été épargnée car ils avaient festoyé à l'occasion du mille huit cent quarante troisième anniversaire du doyen de l'illustre école des Leprechaun, loin de la falaise. Très loin de là, à l'intérieur des terres. A leur retour ils ne purent que constater le changement notable. Dubh,  qui avait bon fond malgré son caractère grincheux, élevait alors un monument en souvenir d'Aedan et des siens. Au milieu de la croix celtique, un écriteau,  à l'attention des visiteurs du futur, où ils pourront  lire cette épitaphe:

 

ICI VECUT AEDAN

AUX TEMPS D'ANTAN.

FAUNE ET BUCHERON,

AVEC DES CORNES RONDS,

MI-HOMME MI-BOUC

ET UNE BELLE BARBE-à-BOUC.

 

 

 

 

 

 

 

* Le temple de Karnak, situé près de la ville de Louxor en Egypte, a vu sa construction étalée sur deux millénaires avant de devenir le centre religieux le plus étendu de l'Egypte des Pharaons. Il ne fut terminé qu'au cours du Nouvel Empire ( environ -1539 à - 1077 avant J.C.). Il est dédié à Amon-Ré, le dieu du soleil.

 

 

 

** Leprechaun: C'est le nom d'une petite créature humanoïde, habillée de vert avec un grand chapeau de la même couleur, issue du folklore irlandais. Il est le propriétaire du chaudron rempli de pièces d'or que l'on trouve... ou pas, au pied de chaque arc-en-ciel !

 

 

 

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, Octobre 2018.

© Stéphane Bertrand/mai 2019.

Posté par colvert37 à 10:12 - Commentaires [0] - Permalien [#]


13 juillet 2019

L'ORPHELIN.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°40 NS

 

L'ORPHELIN.

 

Eric  s'approcha de son véhicule profilé et actionna, depuis sa poche, la clé magnétique de déverrouillage à distance. Les portières papillon rouges s'élevèrent en silence et si elles avaient été de couleur noire, on aurait pu les confondre avec l'image triste d'un cormoran englué, luttant pour sa vie, au milieu d'une marée noire et battant des ailes dans un dernier espoir. Heureusement ces images dataient d'une autre époque que seuls les vieux marins nostalgiques de l'Amoco Cadiz, son naufrage date de l'an 1978, évoquaient encore. Aujourd'hui, un siècle plus tard, le carburant propre arrivait par pipelines sécurisés dans les stations de distribution sous forme de gélules qu'il suffisait d'introduire dans l'orifice prévu à cet effet du SaEC*, tout en calculant la distance à parcourir, soit par air, soit par route. L'autonomie était variable, d' un à cinq, suivant le mode de déplacement choisi au doux ron-ron des turboréacteurs électriques dernière génération, ultra écologiques.

En jetant un coup d'œil à sa montre connectée pour vérifier l'état réel de la circulation, Eric remarqua nombre de ralentissements  sur les voies terrestres ainsi que sur les deux premiers paliers des voies aériennes. Il s'assit derrière son levier de conduite, entra les coordonnées de sa destination, puis enclencha le système "vol/3P double priorité". Le troisième palier était le dernier et le plus haut autorisé pour un vol domestique, donc local. Il resta assis tranquillement sans se préoccuper du pilotage en suivant sur l'écran escamotable qui, une fois en place, couvrait en entier ce que l'on appelait dans le temps un pare-brise, aujourd'hui un visuel 360, un match, sur bitume, de lancer de javelots téléguidés  entre sa ville et Plutonia-City. Il y aura beaucoup de blessés et de morts - un mort/un point pour l'adversaire - qui étaient immédiatement aspirés et incinérés dans un four souterrain, derrière les buts.

Eric était aujourd'hui un jeune et beau gars de 23 ans, chef-dépanneur high-tech en électronique spatiale, il gagnait largement sa vie et avait une petite amie chez laquelle il se rendait. Un clignotant vert lui signala qu'il était sur le point d'arriver à destination. Son véhicule se rangea tout seul dans le box prévu au cent vingt huitième  étage avec accès direct à l'appartement de sa copine. En bas ce n'était que bitume monotone sans aucune végétation. Arbres, fruitiers ou non, buissons fleuris, gazons étaient bannis depuis longtemps pour cause de pollution. L'ensemble de la végétation et de la faune avait péri il y a déjà une cinquantaine d'années car trop traité et trop longtemps. Plus un papillon ni taupe sur ou sous terre, plus un seul d'oiseau dans le ciel, trop dangereux pour les réacteurs, plus aucun animal n'était admis dans ce nouveau monde.

Après un bonne journée de repos - un jour toutes les trois semaines était la règle d'alors - Eric s'apprêta  à se mettre au lit en pensant à la semaine de congé qui commençait le lendemain, une par an  offerte tous frais payés par son administration, mais avec  cependant, toujours une certaine appréhension.  En effet, tous les soirs avant de s'endormir, les images de son adolescence remontaient à la surface de sa conscience...

...Eric avait perdu ses parents très jeune dans un accident peu banal, une fusée avec passagers avait heurté de plein fouet une tour de bureaux... Il avait été élevé très librement par son oncle qui, lui, était prisonnier de son travail. Il partait tôt et rentrait tard, son entreprise "Galaxy Taxis et Véhicules Sanitaires Interstellaires", (G.T.V.S.I.) demandait la présence constante de son dirigeant. Alors, Eric livré à lui-même, avait pris l'habitude de traîner dans la rue dès sept ans avec d'autres enfants de son âge, dont une gamine blonde comme lui. Aux yeux bleus, comme lui! Commencement d'une belle histoire durable? Qui sait?

Parfois aussi, la peur au ventre, ils fréquentaient des quartiers peu recommandables, aux coups durs à répétition. Apprentissage  de la vie, de la rue! Très vite, de par son intelligence et  sa force physique, Eric s'était imposé tout naturellement comme chef de la bande.

Pendant des années, les "copains à Eric" détroussaient sans vergogne les passants, se livraient à toutes sortes de trafic ou volaient ce qu'ils trouvaient dans les skymobiles non verrouillées. Des fois la fuite, devant la garde citoyenne de police, réussissait in-extrémis. Pour se nourrir ils se servaient en gélules nutritives - il y a longtemps qu'il n'y avait plus de bistrots à steacks frites - dans les distributeurs automatiques après avoir forcé les serrures.

Un jour, un garçon plus âgé voulut prendre la tête de la cohorte des gamins fidèles à Eric. Il avait l'intention d'aller beaucoup plus loin que le vol et tuer quelqu'un qui lui résistait n'était pas un problème pour lui, forfaits qu'il avait déjà commis à plusieurs reprises avec son pistolet à laser ou sa dague aiguisée à tête chercheuse chargée d'un explosif. Eric qui, à cette époque avait seize ans, s'opposa à ces projets. Lentement il prit conscience que les activités de sa propre bande n'étaient pas non plus très honnêtes, mais de là à tuer, il y avait un échelon que lui et ses potes ne voulaient pas gravir. Et l'inévitable se produisit, un combat de chefs! A mains nues! Long, dur et sans pitié pour l'autre. L'intrus, sur un magistral coup de close-combat sur la nuque, s'abattit sans vie sur le trottoir. Eric, comme Thésée triomphant après avoir tué le Minotaure**, posa son pied sur l'épaule du corps de son ennemi aplati au sol.  Il goûta sa victoire et fut heureux d'avoir débarrassé le quartier d'un tel individu. Et sa copine, celle de toujours et encore d'aujourd'hui, lui sauta au cou pour un long baiser et soigner ses égratignures et traces de coups par un effleurement avec ses mains sur ces dernières. Simplement  d'une pression légère avec ses doigts de fée!

Un homme vêtu de l'uniforme de la brigade spatiale de défense de la terre et de ses satellites, aux multiples décorations, interpella Eric. Il avait assisté au combat et pensait que Eric était mûr pour autre chose et qu'il était apte à rentrer dans le droit chemin. Sans consulter son oncle, Eric suivit l'officier qui le confia au responsable de l'institut des hautes études spatiales. C'est alors que débuta une période très difficile mais ô combien enrichissante pour Eric. Doué, avec la volonté farouche d'apprendre toujours plus, le garçon progressa très vite et en cinq ans sortit, super diplômé, de l'Institut. Un poste important l'attendait à la fin de ses études. Deux ans suffirent à Eric pour s'intégrer dans l'équipe et  prendre le commandement de ce département voué au dépannage du matériel spatial, radars d'espionnage et de sécurité, véhicules de défense des territoires et programmation des ordinateurs des administrations civiles et militaires. Et c'était en raison de son travail, qu'Eric, susceptible d'être appelé nuit et jour,  pouvait rouler ou voler, dans les voies prioritaires, son véhicule portant une immatriculation à cet effet. Un laissez-passer, lisible de loin par toutes les caméras, régulant le trafic...

"Allez! Debout mon dormeur préféré! C'est les vacances!" chantonnait la fée d'Eric, en finissant leur valise. Leurs vêtements, en fibres anti-balles, virevoltaient à travers la  chambre et venaient se ranger tout seuls dans la valise en aluminium d'un simple claquement des doigts de l'amie d'Eric. Ils avaient choisi une station spatiale offrant des "séjours à l'ancienne" au bord de la mer. Le sable, les palmiers, la mer, tout avait été réalisé à partir de clichés vieux d'un siècle et tout était faux. Seule l'ambiance musicale reproduisait le bruit des vagues, le souffle léger du mistral d'antan. Mais pas un seul crabe sur la rive, pas un seul poisson dans l'eau. Par contre parmi les gélules servies au restaurant , ils pouvaient les choisir et retrouver les goûts de leurs arrière grands-parents : homard pour commencer, turbot ensuite et fraises comme dessert. Les  assiettes représentaient une image animée d'archives des mets comme ils étaient servis dans le temps.

Le calme et l'inactivité auxquels tous deux étaient peu habitués devinrent rapidement insupportables. Sa fée demanda à Eric s'il voulait un peu d'action et la réponse fut immédiate, "Bien sûr!" Alors elle étendit ses deux mains vers la mer, prononça quelques formules apprises de sa mère et aussitôt le soleil fut recouvert de gros nuages noirs et menaçants. La mer devint mauvaise et élevait ses vagues jusqu'au ciel. Le vent brisait tout sur son passage. Eric et sa compagne s'étaient accrochés des deux mains à un tronc de faux palmier qui résistait encore aux défoulements de la nature sauvage. "Mais qu'as tu demandé?" s'écria Eric d'une voix couvrant péniblement le bruit ambiant. "J'ai dû me tromper" répondit elle, une chose qui n'existe plus depuis longtemps mais qui est toujours présente dans mon catalogue d'héritage spirituel : un tsunami ! Un membre lointain de sa famille y avait rencontré la mort dans une île du Pacifique.

Eric et son amie furent évacués de la station spatiale de vacances, fort endommagée, par un véhicule sanitaire d'urgence de la société de son oncle. Après deux jours en observation à l'hôpital inter galactique  "Professeur Spoutnik", ils purent rentrer chez eux.

Ils leur restaient deux jours de vacances, suffisants pour extraire médicalement par laser et bannir pour toujours du cerveau de l'amie d'Eric le mot "tsunami", dérèglement climatique plus à craindre aujourd'hui mais qui avait fait un grand nombre de victimes innocentes dans les siècles passés et qui seraient très bientôt oubliées.

Tous deux, Eric et son amie, reprirent donc le chemin du boulot au milieu d'un monde sans âme et sans fantaisie. Ils aimaient leur vie, leur travail qui leur laissait peu de temps pour des regrets propres aux grand'parents: "Ah! C'était bien mieux de notre temps!"

 

 

D'UN MONDE ANCIEN A UN AUTRE

LE PAS N'EST PAS ENORME,

ET LE TEMPS COMME NUL AUTRE,

EFFACE VIEILLES FORMES, ACCEPTANT NOUVELLES NORMES.

 

 

* Sky and Earth Conveyor / Transporteur ciel et terre.

**Peinture de G. Cammarano (1776-1850).

Le Colvert, Baudienville, été 2019.

© Stéphane Bertrand/02:2019.

Posté par colvert37 à 16:24 - Commentaires [0] - Permalien [#]

12 juin 2019

KAHOY, FILS DE MENUISIER.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°39 NS

 

KAHOY, FILS DE MENUISIER.

 

Il n'y a pas si longtemps, vivaient modestement un menuisier avec son fils Kahoy dans un village de montagnes en bordure d'une grande forêt.  C'est d'elle qu'ils tiraient le bois nécessaire à leur travail. La maman de Kahoy était morte accidentellement, écrasée par un très gros sapin, lors d'une coupe, en gérant cette forêt d'une façon responsable. Kahoy, un gars costaud et grand, et son père la pleuraient tous les jours et faisaient brûler nombre de cierges en faveur de son âme dans la petite chapelle du village qui avait été construite, entièrement en bois, par le papa de Kahoy.

Kahoy, à dix huit ans, commençait à se lasser un peu du travail quotidien et monotone de la menuiserie. Réparer, à longueur d'année, chaises bancales, tables à trois pieds et scier les planches des cercueils à la bonne mesure du défunt était peu valorisant. Heureusement que c'était son père qui allait prendre les mesures du mort et pas lui. Encore une chance! Mais quand son papa prendra sa retraite, il faudra bien qu'il s'y mette! C'était une des raisons pour laquelle il voulait faire autre chose. Alors il pensa à fabriquer des échelles assez hautes pour atteindre le ciel et rendre visite à sa maman bien aimée.

Kahoy s'y mit, deux troncs de sapin bien droits firent son affaire et pour les marches, les branches seraient taillées à la bonne mesure. Un jour, en forêt, le nez en l'air pour choisir les arbres, il rencontra un petit bonhomme tout vert qui  proposa de lui fournir une main d'œuvre nombreuse et gratuite afin de mener à bien son objectif. Il lui proposa de mettre à la disposition de Kahoy une armée d'esprits forestiers pour l'aider mais qui ne travaillaient que de nuit pour ne pas se faire repérer par d'autres êtres humains. Kahoy accepta avec joie et à compter de ce jour-là vit, en se réveillant, une dizaine d'échelles de plus que la veille. Les deux montants étaient parfaits, lisses et cirés, et les échelons, bien encollés dans leurs supports verticaux. Ne manquaient pas non plus les encoches des montants, en bas et en haut, pour emboîter les échelles l'une sur l'autre.

Surpris et ravi à la fois de ce travail bien fait, Kahoy décida de se réveiller la nuit suivante pour jeter un coup d'œil à l'atelier. Il enfila son vieux blouson par dessus  son pyjama et, sans faire de bruit, se dirigea vers une petite lucarne discrète dans le mur. Il vit le petit bonhomme, rencontré dans la forêt debout sur un fût renversé, faire de grands gestes avec ses deux bras comme s'il  dirigeait un orchestre philharmonique interprétant la sixième symphonie de Beethoven. En fait, il donnait ses ordres aux esprits, invisibles pour nous. Il semblait être tout seul mais les morceaux de bois bougeaient, volaient aussi tout seuls pour prendre leur place. Il assista  à un véritable ballet où les montants se baissaient pour recevoir les échelons, puis une fois assemblés,  la nouvelle échelle  se rangeait toute seule avec les autres. Elles gagnaient leur place en dansant avec une légèreté de ballerine.

Kahoy fut pris de vertiges devant ce spectacle et retourna se coucher. Quel cauchemar, se dit-il quelques heures plus tard en s'éveillant, ai-je fait cette nuit! Et pourtant en arrivant à son lieu de travail habituel, dix nouvelles échelles s'y trouvaient, bien rangées  et l'atelier avait été balayé et brillait comme un sou neuf. Pas un copeau oublié en vue.

Le papa de Kahoy ne comprenait pas le soudain engouement de son fils pour fabriquer autant d'échelles. "Mais si Papa"  lui dit son fils,  "Tout le monde a besoin d'une échelle ne serait-ce que pour grimper dans le grenier ou descendre vers le ruisseau. Les pompiers nous les achèteront pour sauver des enfants dans une maison en feu. A plat on peut traverser un gué et les grenouilles nous diront le temps qu'il fera demain," ajouta-t-il en riant. "Et n'oublie pas le plus important, sans échelle comment le Père Noël arrivera-t-il jusqu'au toit et la cheminée! Et j'ai oublié notre grand cerisier..."

Ne sachant plus où stocker les échelles - il y en avait des douzaines sous une grande bâche et la fabrication continuait chaque nuit - Kahoy commença petit à petit à les emboîter les unes aux autres. Le faîte du toit fut rapidement dépassé et le jeune garçon continua son œuvre. Les échelles restèrent debout les unes au-dessus des autres, et cette très grande échelle formée par les plus petites, dépassa en quelques jours la hauteur du clocher du village. Kahoy monta aussi vite qu'il put une échelle sous le bras pour la mettre au bout de l'autre, redescendit pour en prendre une autre et remonter aussitôt. Son chemin d'échelons montait, montait toujours plus haut. Et tenait bon! Par quel miracle ?

Quoi qu'il en soit la "grande échelle" s'élançait vers sa destination dans les nuages, surtout depuis que les bons esprits de la forêt apportaient les rallonges à une bonne cadence pour éviter les aller-retour au jeune homme. La première rencontre que fit  Kahoy là-haut, ce fut un vol de colverts furieux de trouver un obstacle sur le tracé de leur vol. Et quand un canard de cette race a quelque chose à dire il ne manque pas de vocabulaire! Le garçon se vit dans l'obligation de clouer une grande pancarte  "Déviation  →←" sur un des montants de son chemin vers le ciel. Pendant cette interruption involontaire des travaux, de nouvelles échelles avaient été déposées à portée de main de Kahoy, sur un petit nuage proche. Le garçon reprit son boulot avec courage.

Reprise à nouveau interrompue par une énorme boule d'acier, hérissée d'antennes comme les piquants d'un poisson lune, qui entra en collision avec les échelles et en fracassa une dizaine. Par un des hublots de cette boule pour géants un petit chien blanc fit des signes d'amitié à Kahoy en s'éloignant très vite. Puis l'échelle croisa les routes aériennes de nombre d'aéronefs dont les réacteurs furent endommagés, par des débris de bois, et qui durent se poser en urgence. Toutes les compagnies de transport aérien durent modifier leur trajet. Et encore plus haut, l'environnement ne manquait pas de météorites qui fonçaient droit devant elles sans prendre garde à ce qui se trouvait sur leur trajectoire. Encore un contretemps pour le chantier de Kahoy et beaucoup de morceaux de bois en orbite! La station internationale aurait de quoi se faire un bon feu de cheminée! On a le droit de rêver! Surtout dans un conte!

Mais un jour ce fut la catastrophe. Les échelles tombèrent l'une après l'autre. Les plus hautes tournent encore aujourd'hui autour de la terre en dehors de la zone d'attraction de cette dernière. Et elles ne s'ennuient pas là-haut entre les satellites, les ovnis et tous les déchets métalliques qui commencent à envahir les chemins et les routes célestes! Et pas d'éboueurs disponibles à cette altitude!

Les autres morceaux de bois, venant de moins haut, retournèrent sur terre comme une véritable averse  de bois plus ou moins grands et lourds. Les météorologistes se grattent toujours la tête d'incompréhension, des "Je sais tout" mirent ce phénomène sur la déforestation amazonienne et les plus malins stockèrent ce bois pour allumer le feu l'hiver suivant ou celui de la Saint Jean. Et quand l'hiver arriva ils ne trouvèrent plus que des copeaux minuscules entre une foule de vers à bois affamés, responsables de ce grand désastre. On dit volontiers qu'un grain de poussière peut dérégler la machine mais rarement qu'un petit ver blanc peut anéantir le projet d'un "grand homme haut placé"!

Après sa chute, car Kahoy s'est retrouvé dans sa cour avec une jambe cassée, il a préféré grimper à  l'échelle sociale, échelon par échelon, et sans oublier de renouveler les cierges à la chapelle de son village. On murmure qu'il est maintenant président de la chambre professionnelle du bois et de la menuiserie. Sûrement avec une mission prioritaire, éradiquer la race des vers à bois!

 

 

 

 

 

A VOULOIR MONTER TROP VITE,

CROYANT EN SA CHANCE

SANS BEAUCOUP DE PATIENCE,

LA CHUTE NE SERA PAS FORTUITE

ET PAS TOUJOURS GRATUITE.

 

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, juin 2019.

© Stéphane Bertrand/02:2019.

Posté par colvert37 à 15:25 - Commentaires [0] - Permalien [#]

18 mai 2019

SAÏ-VISHNI, LE FAKIR

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

 

N°38 NS

SAÏ-VISHNI, LE FAKIR.

 

Il y a quelques siècles en arrière,  Saï-Vishni vivait dans une grande et belle ville dont les riches palais laissaient pointer leurs tourelles vers le ciel. Aujourd'hui une  rue porte son nom dans cette ville qui avait été bâtie au milieu d'un désert sans fin. Elle était entourée de palmeraies qui lui apportaient une légère fraîcheur quand l'Harmattan* voulait bien souffler un peu. Entre les arbres était cultivé le nécessaire pour nourrir tous les habitants et les nombreux puits suffisaient largement à abreuver hommes et bêtes et arroser les cultures.

Saï-Vishni était fakir de son état, pas très riche, il avait dû mendier durant quelques années, et habitait maintenant une maison modeste, néanmoins agrémentée d'une cour intérieure, avec un puits et  plusieurs bougainvilliers aux fleurs mauves et oranges. C'était l'endroit où il élevait ses nombreux serpents nécessaires à exercer son métier. Cobras royaux, boas et autres pythons vivaient là en semi-liberté et en bonne entente entre eux. Dans ce mélange de grands corps entrelacés qui se prélassaient au soleil, on pouvait également distinguer quelques vipères, anacondas et crotales. Tous ces reptiles étaient bien nourris et aimaient beaucoup leur maître, le fakir, au point que certains d'entre eux se faufilaient en douce jusque  sa couche pour bénéficier de la chaleur humaine pendant la nuit plus fraîche!

Quand Saï-Vishni arrivait sur la Grand'place de la ville et s'y installait pour la journée, une volée de gamins accourait pour lui offrir le résultat de leur chasse nocturne - rats, souris, hamsters et autres petits mammifères -  pour nourrir les serpents. Il enfermait ces bestioles dans une caisse en attendant l'heure du repas de ses reptiles. Pour l'instant il dépliait sa planche à clous, la couvrait d'un petit tapis, un peu usé, troué et pas très propre, déposait près d'elle le panier tressé contenant le serpent de corvée ce jour-là. D'une de ses profondes poches il extirpait sa flûte de bambou puis s'asseyait sur son tapis. Immédiatement il prononçait la formule magique pour se mettre en lévitation quelques centimètres au dessus des clous. En effet, il s'allongeait souvent sur sa planche cloutée quand les badauds étaient en nombre, pour gagner quelques piécettes mais rester assis toute une journée dessus, on a beau être fakir et ne pas souhaiter  voir ses fesses transformées en passoire à légumes!

Enfin prêt, Saï-Vishni ouvrait le panier, entamait un air du folklore local et lancinant avec son pipeau et au bout de quelques minutes le serpent du jour se laissa admirer et faisait nombre de contorsions sous les applaudissements de la foule. Ce jour-là c'était un boa de plus de six mètres de long qui émergeait du panier pour monter, monter toujours plus haut. Quand Saï finissait de jouer, le magnifique serpent redescendait tout doucement pour se ré-enrouler au fond de son panier. Mais juste avant de faire disparaitre sa tête le boa penchait celle-ci vers la main de son maître pour y déposer quelque chose de mystérieux. Saï-Vishni refermait rapidement sa main et demandait "Alors, aujourd'hui que m'a-t-il donné pour vous faire plaisir?"  Aussitôt les spectateurs présents mettaient la main à leur bourse pour déposer une pièce dans le vieux bol vert ébréché que faisait circuler parmi eux un gamin. Celui-ci, après avoir fait le tour afin que personne ne se faufile sans avoir donné son obole au vieux fakir, le déposait aux pieds de Saï. Alors comme tous les jours il ouvrait sa main.   Ce matin c'était une pépite d'or! Cela aurait pu être de l'argent, une pierre précieuse ou, les jours maigres, une simple datte. Comme il aimait regarder les badauds ces jours-là!

Et comme tous les jours, le fakir lançait le "crachat" du serpent vers la foule. Cela occasionnait une joyeuse et poussiéreuse pagaille. Si une des personnes présentes devenait agressive envers celle qui, plus adroite ou plus rapide, serrait sa pépite dans sa main, alors, sur un simple coup de sifflet du fakir, le serpent jaillissait de son panier, langue fourchue en mouvement, se dressait devant l'agresseur, qui très rapidement retrouvait son calme pour féliciter le gagnant. Puis la foule se dispersait lentement avec parmi elle un heureux!

Saï-Vishni, lui, était heureux aussi. C'était sa façon de faire plaisir. Son bonheur était de distribuer les pièces de monnaie qu'avait produit la quête aux enfants. Lui, ne gardait que le minimum nécessaire à l'achat de sa nourriture. Il ne mangeait pas beaucoup, pas seulement par manque d'appétit, mais aussi pour rester le plus mince et léger possible  pour se reposer sur sa planche à clous sans que ceux-ci pénètrent trop profondément dans ses chairs.

Une fois rentré dans sa maison, Saï commença par libérer le serpent qui l'avait accompagné tout au long de cette journée. Celui-ci rejoignait alors ses copains, heureux des retrouvailles, et se mêlait à eux en s'étirant de toute sa longueur, geste des plus normaux quand on est resté enroulé toute une journée. Puis le fakir murmurait quelque formule magique et en un clin d'œil se trouvait assis sur le seau du puits et descendait, en se tenant bien à la chaîne, dans les ténèbres fraîches et sombres. A son injonction l'eau se retirait pour le laisser  s'agenouiller devant un énorme coffre. Cette grosse malle ne craignait pas l'humidité et contenait un trésor fabuleux qui, si Saï l'avait voulu, aurait fait de lui l'homme le plus riche de sa ville, de son pays, et des autres à la fois! Mais le fakir était détaché des biens de ce monde et n'était heureux qu'en voyant le sourire des gens qu'il gâtait. Il prélevait ainsi tous les soirs une pièce d'or, un rang de perles ou un diamant très gros  qui deviendrait le lendemain le "crachat" du serpent. Saï referma soigneusement son coffre, grimpait dans le seau et remontait à la surface du puits non sans avoir commandé à l'eau de reprendre sa place. Puis il grignotait sa petite côtelette d'agneau avec deux piments rouges, souhaitait bonne nuit à ses serpents et rejoignait sa natte, à même le sol, pour dormir du sommeil du juste.

C'est cette nuit là qu'un jeune voleur, qui avait espionné Saï du toit plat d'une maison un peu plus haute que la sienne, tentait de s'introduire chez lui. Il voulait explorer le puits et découvrir le secret du fakir, car pour pouvoir donner, enfin jeter à la foule, un objet de grande valeur chaque jour, celui-ci devait être immensément riche! Le chapardeur du marché, qui aimait aussi détrousser les gens faisant leurs achats, sautait du haut du mur dans la courette faisant très attention à ne pas poser un de ses pieds sur la queue d'un des nombreux serpents qui semblaient dormir profondément. Il se hissait sur le rebord du puits, regardait le fond avec un peu d'appréhension mais ne vit que l'eau se refléter à la pâle clarté de la lune. Courageusement il se laissait descendre tenant bien la chaîne, et arrivé au niveau de l'eau plongeait retenant sa respiration. Et boum, il se cognait la tête contre le coffre du fakir. Ce qu'il avait vu l'encourageait à revenir outillé pour faire sauter les gros cadenas qui refermaient le trésor. La tête hors de l'eau il reprit sa respiration et remonta le long de la chaîne du puits. Arrivé presqu'en haut, il arrêtait son ascension pour écouter très attentivement et pour guetter le moindre bruit. Rien, tout semblait calme et silencieux. Il prenait appui avec ses mains sur le rebord du puits et se hissait sur celui-ci. Et là, la surprise! Tous les serpents, mi-dressés, faisaient une jolie ronde autour de lui. Leurs langues fourchues dansaient un ballet d'avant repas. Un crotale se saisit du voleur, s'enroula autour de lui pour l'endormir...

Le lendemain matin quand Saï-Vishni, après une  bonne nuit sans cauchemar et avoir, comme tous les jours à l'aube, salué et caressé ses amis les reptiles et avoir distribué rats, souris et autres gourmandises, il s'étonnait de leur manque d'attention à son égard et du peu d'appétit dont ils faisaient preuve. Il pensait que quelques chauve-souris, pendues le long des branches des bougainvilliers en fleurs, avaient vu leurs jours se terminer cette nuit là dans le ventre d'un de ses serpents. Des hardes malpropres du jeune voleur, aucune trace!

 

GARCON QUI CHAPARDE ET FREDONNE

NE MANQUERA A PERSONNE.

 

* L'Harmattan est un vent du désert qui souffle faiblement du nord-est.

 

 

Le Colvert, Baudienville, mai 2019.

© Stéphane Bertrand/02: 2019.

Posté par colvert37 à 11:15 - Commentaires [0] - Permalien [#]

13 avril 2019

LA PIEUVRE VOLANTE

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N° 37 NS

 

LA PIEUVRE VOLANTE.

 

A un moment donné,  mais ce moment-là s'est perdu dans les méandres des temps anciens. Car dans ces temps-là et dont on parle  encore,  les contes et autres histoires commençaient invariablement par: "Il était une fois"! Et cette fois-là, qui à quelques siècles d'intervalle, doit correspondre à ce moment-là, évoqué plus haut, l'erreur se produisit. C'est là que Dame Nature, qui avait tant fait auparavant afin que faune et flore se développent harmonieusement sur notre globe, commit une faute en fonction de son planning de fabrication. Elle s'était plantée!

Il faut dire aussi qu'elle était fatiguée et ne se rappelait plus de combien de races de fourmis elle avait saupoudré la terre. Drapée dans son habit vert qu'il fallait tondre régulièrement, elle restait néanmoins très digne en manipulant ses baguettes "Marche", "Nage", "Rampe", "Vole", etc. qu'il fallait passer au dessus de chaque embryon unique en précisant combien il en fallait de la sorte. Quel boulot!

Au moment de peupler la mer elle vit arriver sur le tapis-roulant un petit tas de gélatine marqué " espèce sous-marine" et baptisa par erreur ce truc translucide et gluant de sa baguette "Rampe" et "Nage" mais n'ayant pas reposé la baguette dont elle s'était servie juste avant pour les oiseaux, celui-ci reçut également un coup de celle notée "Vole". Et Dame nature passa aux suivants sans rectifier le précédent. Quelle erreur!

La petite gélule couleur grise tirant sur le marron clair, une fois arrivée dans le milieu dit naturel auquel elle était destinée, à savoir le fond de l'océan, se transforma en une superbe pieuvre à huit tentacules munies de ventouses très efficaces. Aussitôt son ventre cria famine et le premier crabe passant à sa portée fut décortiqué en un rien de temps. Puis le poulpe fit un petit tour dans les environs pour se trouver une jolie petite grotte qui deviendrait sa maison. En sifflotant "Home sweet home"*, Il rampa de-ci de-là, rencontrant beaucoup de futurs voisins. Et au coin de la rue, ou plutôt au coin du rocher, une grosse araignée de la famille des céphalopodes benthiques, une bulle d'air sur la tête, comme le scaphandrier porte son casque, afin de respirer à ces profondeurs, quittait son logement pour remonter à la surface pour faire le plein d'oxygène. Coup de chance!

Les voisins étaient charmants, les crustacés et autres gourmandises délicieux, mais au fur et à mesure que le temps passait notre pieuvre s'ennuyait. Alors pour se distraire elle entreprit d'ouvrir un cabaret dont elle était la seule employée et attraction. Configurée comme elle l'était, à l'entracte au bar, huit spectateurs étaient servis à la fois. Elle présentait un spectacle de danse et de contorsionniste qui était en fait une synthèse des déhanchements orientaux mêlée à un prière à bouddha lui faisant offrande avec quatre de ses bras**. Elle eut du succès et un soir, où elle avait dû abuser du plancton sous-marin, elle se balança en tous sens, rassembla ses tentacules en une longue queue derrière elle et partit comme une flèche de la scène. Une véritable fusée!

Et ce soir-là, encore une nouveauté! Au lieu de tirer le rideau au moment du clap de fin, la pieuvre projeta une grosse quantité d'encre en contractant sa poche-du-noir. Tous les spectateurs affolés furent incommodés à des degrés différents et leurs boissons transformées en café. Elle-même  était devenue toute noire aussi. Et noir... c'est noir!

Personne ne pourra jamais expliquer ce qui s'était passé ce soir-là dans la tête de notre poulpe. Toujours est-il que la poussée émise pour quitter la scène fut énorme et qu'il s'est propulsé hors de l'eau comme une fusée pour se retrouver dans les airs. Missile mer-terre!

Une fois là-haut, la pieuvre ralentit sa vitesse prenant soin de toujours garder ses tentacules bien tendues et droites. Elle progressait rapidement pour bientôt atteindre une côte sablonneuse. Devant une rangée multicolore de cabanes de plage, des dizaines de gamins faisaient, ou essayaient de, faire voler leur cerf-volant.  Il y en avait de toutes les couleurs qui représentaient des animaux de toutes tailles, aux formes multiples et gracieuses. Elle fit quelques tours avec ses collègues de papier qui, l'un après l'autre, regagnaient la terre ferme. Seule dans les airs, en vedette comme dans son cabaret, elle exécuta quelques belles figures très applaudies par les gens sur la plage. Alors notre poulpe se contracta, émit une longue traînée de fumée noire comme certains émettent derrière eux des traces veloutées tricolores, accéléra vers le ciel et disparut de la vue de ses admirateurs terrestres. Ceux-ci ont attendu en vain un éventuel retour. Nul ne  revit jamais notre pieuvre! On dit - mais ce on, c'est un inconnu - qu'elle s'est portée volontaire pour régler la circulation, très dense, dans les grands carrefours de la voie lactée! Roulez chars de lumière chargés d'étoiles! Embouteillages célestes! Par quatre ou par huit à la fois?

 

AUX OISEAUX LE CIEL APPARTIENT

L'HOMME Y VA POUR RIEN!

 

 

 

 

*"Home sweet home" est une chanson anglaise dont le titre peut se traduire par "foyer mon doux foyer" ou " maison ma douce maison".

** pour une pieuvre, un poulpe, on peut utiliser à sa guise les mots de tentacules ou de bras.

 

 

 Le Colvert, Baudienville, avril 2019

© Stéphane Bertrand/02:2019.

 

 

 

Posté par colvert37 à 16:46 - Commentaires [0] - Permalien [#]


08 mars 2019

L'ARBRE.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°36NS

 

L'ARBRE.

 

Notre maison était construite dans un trou. Un vrai trou naturel  ou celui du cratère d'un ancien volcan heureusement endormi depuis des millénaires, éteint, HS, ayant craché ses laves bouillonnantes jusqu'à plus soif ? Personne n'en savait rien. Quand nous nous promenions sur les collines qui entouraient notre propriété et que la cheminée de notre maison émettait un mince filet blanc de fumée, c'était toujours le même cri "Vite, sauvons nous, il va se réveiller, sinon nous finirons en "méchoui" et tous les quatre de partir d'un fou-rire difficilement contrôlable! Tous les quatre, c'étaient Maman, Papa, ma petite sœur et moi. Et je pensais à ce que nous deviendrions, notre maison, notre joli jardin et les nombreux arbres exceptionnels qui l'entouraient, en cas d'éruption du volcan après de nombreux siècles de sommeil.

Parmi ces arbres centenaires qui surplombaient notre habitation  à mi-hauteur des collines qui nous encerclaient, il y avait "mon" arbre, un "PinusDévorus" de toute beauté, très haut et qui fleurissait quatre fois par an, offrant au soleil des fleurs d'un carmin profond et dont les pétales, une fois flétris, tombaient en gouttes rouges, disparaissaient sous terre, comme aspirés, contrairement aux feuilles mortes de l'automne qui pourrissaient étalées sur le sol ou sur les branches basses de leurs copains et voisins.

Malgré cet environnement ludique, très vert, très écolo, il planait comme un mystère au-dessus de notre trou, comme un léger voile nuageux servant de rideau pour nous isoler des autres. Un petit malaise non palpable ayant pour origine une disparation mystérieuse. Lors d'un bon repas, en juillet, il y a un an déjà, mon oncle avait disparu alors qu'il s'autorisait une petite sieste après le café, dans son fauteuil de jardin, le restant de la famille s'étant retiré à l'intérieur de la maison. Impossible de le retrouver! Et cela malgré les kilomètres parcourus à sa recherche. Les gendarmes sont venus plusieurs jours de suite pour chercher des indices. Les chiens policiers après avoir reniflé la casquette de mon oncle, seul souvenir qu'il nous avait laissé, partaient dans tous les sens, reniflaient jusque dans le moindre coin, et levaient la patte contre le tronc de mon arbre.

Rien n'y fit! L'oncle s'était volatisé et ma tante ne cessait de pleurer depuis ce jour-là. Elle est quand même revenue cette année pour notre repas annuel et familial et a disparu à son tour lors d'un arrêt pipi dans les buissons. Nous l'avons cherchée pendant des heures, les gendarmes aussi et les chiens ont retrouvé leur propre odeur sur nos arbres. Mais pas de tante! Nous sommes restés tous les quatre en garde à vue plus de quarante-huit heures à la gendarmerie et avons subi des tas d'interrogatoires dont la question principale était "Allez, finissons-en et dites nous où vous les avez enterrés?" C'était la question aux adultes, à ma sœur et moi, "Alors vous n'avez rien vu de suspect?" Ma petite sœur pleurait et ne pouvait répondre. Quels beaux titres, à la Une des journaux, que cela aurait fait! Mais nous n'en savions pas plus qu'eux.

Curieux malgré tout, se demandant comment ces disparitions, ces enlèvements, avaient pu se produire, Papa a fait installer des caméras à vision infrarouge, diurne et nocturne, qui englobaient dans leur champ visuel les quatre côtés de la maison et une bonne surface du jardin. Le monstre ou les assassins, l'ignoble homme des neiges, la créature du diable ou les cavaliers sans têtes, tous les barbares ou sauvages, étaient attendus, pour identification! Et après avoir visionné des heures de tournage, "oh, là, il me semble...", "là, derrière...", faux espoirs et toujours rien!

C'est alors qu'une idée m'est venu à force de remuer et retourner la question de la disparition sans trace dans mon jeune cerveau. Pourquoi ne pas tendre un piège à celui ou celle qui m'avait privé d'une tante et d'un oncle, particulièrement généreux avec ma sœur et moi même, les jours à cadeaux?

J'ai soumis l'idée au conseil familial, applaudissements de la sœurette, scepticisme de Maman et encouragements du grand sachem! Alors en route pour la grange, sous surveillance paternelle, car aucun de nous quatre ne pouvait plus aller au jardin ou dans les bois tout seul. Deux vieux sacs à patates, un manche à balai tordu, des sacs vides de maïs concassé, un ancien chemisier déchiré de maman, une casquette, de la paille pour en faire un semblant de corps humain et beaucoup de ficelle, l'épouvantail était prêt. Mais pourvu qu'il ne joue pas son rôle mais plutôt celui d'un ver de terre frétillant au bout de son hameçon! Le pauvre.

La surveillance pouvait reprendre. Deux jours et deux nuits se sont passés sans que nous ayons entraperçu quelconque mauvais esprit pas plus que "Jacques l'étrangleur" un jour de grande faim. Et puis, à force de patience nous avons assisté à un spectacle incroyable cinq jours plus tard. Des images hallucinantes, invraisemblables, tout droit sorties d'un film d'épouvante.

A mi-hauteur de la colline la terre se soulevait comme si une grosse taupe se frayait un chemin à seulement un ou deux centimètres sous la surface, sous les racines de l'herbe. Curieusement la terre ne retombait pas derrière elle et le boyau creusé devenait de plus en plus gros au fur et à mesures que  la pointe, la tête de la chose progressait, se dirigeait vers la maison. Nous regardions, les yeux écarquillés de frayeur, ce serpent de terre s'avancer de plus en plus, direction notre table de jardin et donc du mannequin qui y "dormait" tranquillement dans un des fauteuils, sans se douter du danger qui approchait. Nos pensées allaient vers mon oncle disparu de la sorte il y a deux ans déjà. Parvenu à un mètre environ, ce que nous croyions être un très long reptile,  creva la surface de la terre dans un tourbillon de mottes de terre, d'herbe et de fleurs arrachées, pour se révéler à nous. C'était une des racines majeures de l'arbre, de mon arbre ce qui plus est! La racine s'élevait de plus en plus haut, se tortillant comme une danseuse du ventre orientale et d'un coup, en s'allongeant de plusieurs mètres encore, s'est abattue sur mon épouvantail, duquel, visiblement elle n'avait pas peur. Comme dans "le livre de la jungle", la racine emprisonna celui-ci comme un serpent l'aurait fait pour étouffer sa proie. Une fois le "paquet" emballé la racine se rétracta emportant sa prise. Elle fit le même chemin à l'inverse et en regagnant son,  et mon,  arbre en reculant. La terre se referma sur son passage ne laissant aucune trace visible à la surface. L'herbe, les fleurs, tout avait retrouvé son emplacement initial. Et l'écran nous montra, comme les jours précédents, un paysage calme et serein. Seul avait disparu ma grande poupée en paille. Mais...si mon arbre mangeait les humains il devait être drôlement déçu par sa prise! De la chair fraîche à la paille, c'était un sacré changement de régime!

En effet, et de l'avis de nous tous, la digestion avait été difficile compte tenu du nombre de brins de pailles retrouvés le lendemain matin autour de mon arbre. Il avait l'air...d'un arbre qui cachait bien son jeu! Papa a montré les images enregistrées aux gendarmes, qui eux aussi, avaient du mal à croire et comprendre ces disparitions. Il fût décidé d'abattre mon arbre sous vingt quatre heures, le temps de faire venir les experts en toutes sortes de sciences. En attendant, un périmètre de sécurité fût installé autour de mon arbre, très large et qui prenait la moitié du jardin et de la colline.

Deux jours plus tard, sans avoir à signaler d'incident nouveau, les bûcherons spécialisés dans les cas graves se mirent à tronçonner mon arbre, sous l'œil vigilant des gendarmes armés de mitraillettes, des huissiers, des spécialistes forestiers, des caméras de télévision. Et aussi sous les regards de nous quatre et de mes pleurs.

Une fois mon bel arbre abattu ce fût le délire. J'ai demandé si je pouvais mettre deux ou trois branches fleuries dans un vase. Ok, mais pas dans la maison. Les larmes rouges des branches ont fait fondre notre table de jardin. Nouveau mystère!

En premier et bien enfoncé, entre le bois et l'écorce, on retrouva le collier de ma tante. Et quand les ouvriers se mirent à découper le tronc, comme on coupe un saucisson, en tranches épaisses, arriva la montre-chronomètre de mon oncle, plus haut les alliances de tata et tonton. Plus loin on retrouva la boucle métallique de la ceinture de mon oncle et surprise pour tous, une prothèse dentaire métallique! L'arbre, mon ex-arbre aux fleurs rouge-sang, avait absorbé tout ce qui était chair humaine et tissus, rejeté et stocké ce qui était difficile à digérer, à savoir tous les objets en métal dur. Et une fois déraciné les experts trouvèrent un tas d'os humains, fémurs et radius entre autres, en dessous des racines tel que les archéologues exhument les squelettes des tombeaux vieux de plus de deux mille ans en Egypte. Et pas mal de paille aussi.

Tout le bois fût saisi pour expertise et gardé je ne sais où. Il ne nous fût pas rendu après autopsie. Nous l'aurions pourtant brûlé avec joie dans notre cheminée mais sans y faire griller des brochettes. La terre, du trou duquel fût extrait mon arbre, a fait l'objet de multiples analyses, toujours avec un résultat négatif quant à la présence d'ADN humain. Le casse-tête idéal et sans solution!

C'est seulement quinze ans plus tard, maman et papa étant décédés, ma sœur mariée loin d'ici et du mystère toujours pas éclairci,  que je reçus l'autorisation de reboiser le flanc de colline, là où vivait auparavant mon arbre mangeur d'hommes. J'y ai planté, en souvenir, un érable à feuilles rouges persistantes.

 

 

LA NATURE A DE NOMBREUX SECRETS

QUE L'HOMME NE PERCERA JAMAIS.

 

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, mars 2019.

© Stéphane Bertrand/02:2019.

Posté par colvert37 à 15:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]

11 février 2019

MOI, LE CAHIER DE BROUILLON

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°35NS

 

MOI, LE CAHIER DE BROUILLON!

 

Au fond de la classe, il y a une vieille étagère clouée au mur. Sa peinture est écaillée par endroits et laisse apparaître la couleur naturelle du bois, avec de-ci de-là, des entailles d'un petit canif. Je dis au fond de la classe parce que lors des cours qui y sont donnés, les élèves lui tournent le dos pour être face au tableau noir. Pourtant en rentrant dans cette salle, les enfants doivent tous passer devant pour y prendre les affaires nécessaires à cette heure de cours, avant d'aller s'asseoir silencieusement à leurs places respectives. Et c'est là mon heure de gloire! Des cahiers plus beaux que moi, des copies en papier plus lourd que celui dont je suis fabriqué, restent dans leur case numérotée de l'étagère, alors que moi, le cahier de brouillon, les gamins en ont besoin chaque fois et à chaque cours!

Que le maître leur apprenne, ou vérifie par une interrogation, si Pretoria est bien la capitale de l'Afrique du Sud, que l'arête du poisson (malgré le nombre que l'on y trouve y compris dans les filets de lieu garantis sans) prend seulement un "r",  que 72 fois  89 font bien 6408, peu importe, moi je suis toujours sur le pupitre. Eh oui, même en papier recyclé plus gris que blanc, à la couverture plus fine que mes petits camarades, sans fioritures du fabricant mais décoré d'un tas de graffitis par mon propriétaire, moi le cahier de brouillon, je suis toujours là.

L'usage que l'élève fait de moi n'est pas toujours très glorieux. Soulever quelques pages entre le pouce et l'index pour regarder si la bille de son stylo crache encore un peu d'encre en me grattant moi - sans avoir le droit de rire dans ces moments de silence absolu - ou qu'en me coupant, arrachant, aïe,  un coin de page pour écrire un message idiot - pense à me rendre le mouchoir que tu m'as demandé de voler à ma sœur - à son copain assis trois rangs devant. Un petit morceau de moi vole alors, sous forme de boulette et dans le dos du prof, à travers la classe. Voyage, voyage! Ce sont là des activités auxquelles je dois me plier mais je préfère nettement que l'on note, sur une mes pages encore vierges, les intitulés des exercices à faire pour après demain. C'est nettement plus noble comme utilisation et cela me valorise, sans oublier que je vais apprendre un tas de choses nouvelles.

A la sonnerie qui annonce la fin des cours, là encore, j'ai droit à un régime de faveur puisque, c'est sûr, je rentre par le cartable à la maison. D'autres cahiers, qui me snobent parfois, restent pour passer la nuit au bahut. Bien fait, na! Par contre, je prends de bons coups quand le sac à dos valdingue à travers la cour parce qu'il gène pour jouer au foot. Mais une fois le soir venu, après avoir reçu de rageux coups de stylo au fur et à mesure que les exercices sont terminés, je trône tout en haut de la pile sur le bureau et de là je veille au bon sommeil de "mon" petit sixième!

Quand j'étais encore tout neuf, sur les étagères de la papèterie-librairie du village, je n'avais pas une situation privilégiée comme aujourd'hui. Là-bas, c'étaient mes potes, "les quadrillés", "les en lignes", "les snobs avec des pages à dessins intercalées", "les grands qui dépassaient du rayon" ou "les gros cent pages", qui dépassaient aussi mais dans l'autre sens, "les encollés ou reliés", "les sportifs à spirales", "les agrafés" et même "les protège-cahiers", "les nobles qui s'appelaient de marque", les mieux disposés. Ils étaient  plus mis en valeur que moi. Bien sûr,  un vulgaire cahier de brouillon, ça ne se met pas en avant et pourtant... J'ai vu sur la liste des fournitures que, moi le brouillon, j'étais obligatoire pour tous les élèves et les autres, seulement sur demande, en fonction de la fantaisie de chaque prof! Du coup ma condition s'est trouvée singulièrement relevée au même niveau que mes confrères "texte" ou "correspondance".

J'ai même déjà remplacé ces derniers, les jours où ils avaient été oubliés sur le buffet de la salle à manger ou à la cuisine enterrés sous les papiers gras du jambon. Eh bien, dans ces cas on prend le brouillon, "c'est moi", pour y répertorier tout ce qu'il ne faut surtout pas oublier comme la convocation d'un prof ou le truc à copier cinquante fois pour se le mettre dans le crâne. A cette occasion aussi c'est moi qui suis sollicité. J'en sors souvent tout meurtri. J'ai été griffé profondément, la semaine dernière, lorsque "mon" élève a voulu s'essayer à écrire avec une plume trempée  dans une encre "bleu pervenche" d'un encrier offert par son parrain - "Pour écrire joliment comme de mon temps" - disait-il. Ah, la cata! Des tâches partout, sur moi d'abord et ailleurs aussi, de toutes les tailles et formes, avec des pattes ou sans, la plume tordue à force d'appuyer pour finalement traverser ma page et répandre son sang bleu sur les pages suivantes et propres! Blessure au combat, j'ai tenté de résister.

Et pourtant, nous les "sans papier brillant" et "sans nom connu", devons être prêts à subir tout ou presque. Besoin d'un bout de papier, allez on déchire gaiement une feuille et quand c'est en mon milieu j'en perds deux d'un coup. Des fois je me crois revenu à mon état initial, un arbre qui perd ses feuilles en automne. Le petit camarade, voisin du mien, emporte même son cahier de brouillon aux toilettes! Au cas où! Eh oui, c'est notre façon de nous rendre indispensables qui fait notre force. Mais contrairement aux enfants qui s'engraissent à la cantine à coups d'écumoires de frites dégoulinantes d'huile, nous les cahiers de brouillon, nous faisons le contraire. Nous maigrissons au fur et à mesure que l'année scolaire avance. Des fois, dès le deuxième trimestre achevé, le "brouillon" l'est aussi.  Il n'en reste plus que la couverture à jeter, et pas toujours en entier. Encore quelques cm² de perdus pour le recyclage!

Hier  soir, tranquillement posé sur la table de la salle à manger où "mon" gamin faisait ses devoirs, non sans, de temps en temps, l'air de rien, se faire aider, j'ai cru ma dernière heure arrivée. Il utilisait des chemins détournés et des phrases alambiquées pour finalement n'avoir plus qu'à copier le résultat de sa multiplication. " Maman" - à la cuisine préparant le dîner - " c'est cher les carottes? Mais si t'en prends un kilo et demi, ça fait beaucoup de sous?" Mais non chéri seulement tant..." Le tour était joué! Mais moi dans tout cela? Attendez vous allez voir comment d'un cahier de brouillon, à peu près bien tenu, on fait un estropié pour la vie. Le papa avait froid et voulait allumer le feu dans la cheminée. Avec sa flemme d'aller chercher un vieux journal au garage, il a louché sur moi et hop trois pages arrachées d'un coup brutal, pour envelopper l'allume-feu! J'ai repensé à Jeanne d'Arc! Etait-ce en histoire ou maths? Combien de temps mettent deux stères de bois humide à quarante trois pour cent pour brûler compte tenu que...Je ne me souviens plus du reste. Aujourd'hui tous les BBQ  (mot d'origine anglaise) sont à allumage électrique et je ne risque plus de me faire déplumer dans ces cas-là!

Encore une chose. Quelle idée a eu le proviseur de remettre de l'eau dans le petit bassin entourant une fontaine dans la cour? J'avais peur! Je craignais le pire, qui est arrivé très rapidement ayant germé, aussi vite, dans les cerveaux encore en formation des écoliers. Hop, amputation d'une page arrachée, la torture douloureuse du pliage et vogue la galère sans oublier les graviers pour  bombarder la flotte. Touché! Coulé! Naufrage du Titanic ou le jeu du démineur qui pète d'un coup? Et le soir le concierge de l'école a dû nous ramasser, pauvres loques détrempées, afin que nous ne bouchions pas l'écoulement du petit bassin à nouveau.

Et puis, un jour, est arrivé le moment de la séparation définitive. Toutes mes pages, les unes arrachées, les restantes couvertes d'écritures plus ou moins lisibles,  étaient inutilisables y compris les quatre pages de couverture. Plus le moindre espace disponible pour écrire un seul mot. J'étais prêt pour le grand voyage vers le renouveau! De la corbeille à papiers de "mon" gamin je suis parti pour le bac de tri "papiers et cartons". Là je me suis retrouvé nez à nez avec la "Une" d'un magazine montrant une photographie de Lady Di. J'étais, pour le moins que l'on puisse dire, en bonne compagnie. Broyé, mouillé, décoloré, malaxé, roulé puis séché, je me suis retrouvé faisant partie d'un immense rouleau de papier recyclé. C'est alors que débutait la phase la plus douloureuse sous le massicot, découpage et rognures, pour la mise au format définitive. Deux agrafes au centre pour une couverture à peine plus épaisse que mes pages, mise en piles par trente cahiers, encartonnés, expédiés et livrés. Où? Peu m'importe. Pourvu que ma nouvelle vie se passe auprès d'une ou d'un élève ( j'aime bien être avec les sixièmes pour apprendre avec eux, le plus grands passent leur temps à dessiner des cœurs fléchés sur mes pages)  qui prenne soin de son cahier de brouillon!

 

 

PETIT OU GRAND, MINCE OU GROS,

PAPIER BRILLANT OU PAPIER MAT,

LA FORET SOUFFRE POUR DEVENIR PÂTE

MAIS LE "BROUILLON" RESTERA LE PLUS BEAU!

 

 

NB: Ce conte est tout spécialement dédié aux élèves de sixième, année scolaire 2017/2018, du collège de L'Abbaye de Montebourg dans la Manche.

 

Le Colvert, Baudienville, Février 2019.

 

 

Posté par colvert37 à 16:12 - Commentaires [0] - Permalien [#]

08 janvier 2019

IJDOUHER, LA PETITE BEDOUINE.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

 

NOUVELLE SERIE

 

 

N°.34.NS

 

IDJOUHER* LA JEUNE BEDOUINE.

 

 "Ce n'est pas parce que tu ne les vois pas qu'ils n'existent pas! Les djinns sont nos bienfaiteurs. Ils faut croire en eux et les prier. C'est ainsi qu'ils viendront nous aider un jour en oubliant leur soi-disante méchanceté naturelle."

Cette prophétie, cette croyance, étaient difficiles à admettre par une petite fille qui vivait dans la misère quotidienne avec ses parents, depuis sa naissance. Leur tente ronde couverte de bâches trouées, de tissus de toutes les couleurs passées par le soleil, récupérés on ne sait où, de peaux de dromadaires aux poils séchés, était implantée au bord d'une palmeraie, loin du puits central, là où les places étaient les moins chères. Le chemin quotidien, pour puiser un peu d'eau tiède et boueuse, était long et Idjouher, une fois son seau rempli, devait faire plusieurs haltes sur le chemin du retour tant l'eau, si rare en pareils endroits, était lourde. Elle tournait  dans sa tête, en boucle, les phrases que son père ne manquait jamais de lui répéter ainsi qu'à sa mère, tous les matins telle une prière, les mains jointes, le regard dans le vague, perdu au loin dans le désert infini qui entourait la palmeraie et leur misérable tente. Et à cette prière vinrent se mêler les souvenirs heureux de sa vie de bédouin nomade. Oui,  malgré la misère, il était fier d'appartenir à ceux que le monde entier appelait "Les Hommes bleus".

"Les djinns sont invisibles! Soit ! Est-ce qu'ils sont aussi sourds à nos prières?" Cette idée avait germé dans le jeune cerveau d'Idjouher alors âgée d'une douzaine d'années  à peine. Un garçon, un peu plus âgé qu'elle,  à qui elle  avait posé la question, lui répondit,  fier de montrer ses connaissances, que les djinns vivaient comme les hommes en bande ou tribus  et, qu'avec les pouvoirs surnaturels dont ils disposaient, ils pouvaient se transformer en êtres humains, plantes ou animaux. "Mais fais gaffe" ajouta-t-il " la plupart du temps c'est sous forme de serpent qu'ils apparaissent à nos yeux!" Idjouher, dont la mère lui racontait des contes de sylphes et d'autres esprits pour l'endormir malgré un ventre souvent vide, réfléchit à tout cela pour mûrir la décision qu'elle avait prise. "Si les djinns, même ceux qui sont un peu farceurs, sont bons pour les hommes, comment peuvent-ils ne pas entendre la prière d'une petite fille sage sans venir à son secours?"

Le soir venu, le soleil une fois disparu derrière les hautes dunes, dont les derniers rayons frisaient à peine leur crête, et les premiers ronflements audibles de son père - "pour faire peur aux fennecs" disait il en souriant le lendemain matin - Idjouher se glissa silencieusement en dehors de la tente. Elle frissonna. Enfin, après une journée sous une chaleur écrasante, l'Harmattan, cet alizé frais qui soufflait du nord, s'était levé. La nuit sera fraîche, on pourra enfin respirer un peu. Elle prit le chemin du puits, se déplaçant silencieusement en se cachant derrière les troncs des palmiers pour ne pas être vue.

Arrivée sur place, Idjouher constata qu'elle était seule et s'assit contre le tronc d'un palmier, cachée par les branches basses d'arbres plus jeunes et moins hauts que les autres. Alors elle commença à implorer les esprits invisibles, les sylphes vivant au ciel mais aussi les maritins qui se plaisaient dans l'eau et pourquoi pas, les djinns responsables du vent. Les prières de la jeune fille étaient un peu désordonnées et s'adressaient à tous à la fois dans l'espoir qu'au moins l'un d'entre eux les entendrait. Elle pleura doucement et ses larmes, en tombant au sol, étaient directement absorbées par le sable encore chaud. Puis, fatiguée, elle s'assoupit sur place, la tête reposant sur ses bras croisés sur ses genoux repliés contre son corps.

"Réveille toi belle Idjouher! Nous sommes nombreux à avoir entendu tes prières et être tombés d'accord pour t'aider toi, ainsi que tes parents. Mais auparavant  tu devras subir une épreuve! Si tu la réussis, montrant ainsi ton courage et ta fidélité envers nous, tu seras récompensée!"

La voix, qui murmurait à l'oreille de la jeune fille, était très douce et musicale. Elle semblait lui parvenir de tout près, de cette feuille qui lui caressait légèrement la joue. Idjouher, heureuse d'avoir été entendue, répondit qu'elle était prête à faire n'importe quoi pour  sortir, elle et ses parents, de la misère. Ils avaient dû fuir, tous les trois, les zones de combats d'une guerre interminable qui s'étendait très vite hors de ses frontières d'origine et qui semblait poursuivre sa tribu de nomades à travers ergs et sables d'un désert infini.

"Alors lève toi et approche toi du puits." Idjouher obéit, non sans une certaine appréhension. " Et maintenant saute!" lui dit la voix. Le ton était tout à coup celui d'un ordre que l'on ne discute pas. La fille s'approcha encore davantage du bord et commença l'escalade le petit muret de pierres entourant le puits. Un trou noir  duquel elle ne voyait pas le fond. Une très grande peur envahit Idjouher. Elle tremblait de tous ses membres. Les gouttes de sueur perlaient sur son front mais son cri d'effroi n'arrivait pas à dépasser sa gorge. Elle mit quelques minutes pour retrouver son calme. Puis, déterminée, elle se dit qu'après tout, si elle devait mourir aujourd'hui, elle n'aurait plus jamais faim ni soif, elle ne verrait plus la guerre ni n'entendrait ses bruits destructeurs pas plus que les cris de peur et les plaintes, le sang versé, et que peut-être ses parents seraient sauvés, plus libres sans elle.

Un petit pas encore! Elle enjamba la margelle du puits, croisa ses bras sur sa poitrine naissante, ferma les yeux et sauta!

Son cri aigu, lâché malgré elle, déchira le calme du petit matin dans la palmeraie. Dans un premier temps, Idjouher sentit bien que sa chute l'entrainait très vite vers le fond inconnu du puits. Je veux mourir vite, se dit-elle. Puis, sans s'en rendre compte réellement, sa chute se ralentit, un nuage l'enveloppa, peut-être déjà le ciel, pensa-t-elle, avant de s'évanouir complètement.

La même voix légère que précédemment, comme une douce caresse, fit ouvrir les yeux à la jeune fille, surprise de se retrouver au même endroit d'où elle était partie pour vivre le pire cauchemar de sa jeune vie. Idjouher se remit à pleurer mais cette fois-ci de joie, de bonheur, d'avoir échappé au pire. Le murmure provenait de la gueule ouverte d'un serpent jaune, enroulé autour de son mollet gauche, dont la langue fourchue était en perpétuel mouvement. Idjouher eut un mouvement de recul bien naturel mais le serpent la rassura très vite sur ses intentions. Alors elle osa même une petite caresse avec sa main au-dessus de sa tête.

"Tu as été très courageuse et la grande famille des djinns est très fière de toi! Plus tard, quand l'âge sera venu, tu deviendras l'une des nôtres et ta mission sera d'aider les petites filles, comme toi, dans le besoin. Mais nous en reparlerons avec toi d'ici de nombreuses années. Pour l'instant vie ta vie d'humaine, ta vie de fille de touareg, ta vie en bleu,  sans horizon."

Idjouher, tellement heureuse d'avoir survécu à cette terrible épreuve, ne voulait qu'une chose, rentrer chez elle. Elle avait même oublié le but de son escapade nocturne et pourquoi elle se trouvait là, près du puits et sans sa cruche. Mais avant de se mettre en route, le serpent jaune qui, de sa jambe s'était laissé tomber au sol, lui recommanda de  ramasser ses larmes en enfonçant ses doigts dans les petits trous laissés par celles-ci. Et là, surprise, elle sentit quelque chose de dur sous la surface du sable. Vite, elle creusa de ses deux mains et mit au jour quelques belles pépites d'or!

"Voilà ta récompense!" siffla joyeusement le serpent. "Ne les perd pas, cache les bien sous ta tente et ne t'en sers pas d'un seul coup pour ne pas attirer l'attention des envieux. On a tué pour moins que cela. Bonne chance jolie Idjouher!"

Comme convenu avec son ami le serpent, elle raconta à ses parents qu'elle avait trouvé ces petites pépites en jouant dans le sable. Prudents eux aussi, ils ne s'en servirent qu'au compte goutte pour racheter le nécessaire. La toile couvrante de la tente fut changée, les tapis éliminés et les poufs remplacés, leurs deux vieux dromadaires échangés pour des bêtes plus jeunes, donc plus robustes. La famille d'Idjouher put aussi prétendre à un emplacement plus près du puits, participer aux méchouis  et acheter quelques fruits et légumes frais au marchand nomade qui s'arrêtait dans la palmeraie une fois tous les deux mois. "Courgettes, aubergines, pois chiches, melons et dattes du djebel** Amour!"

Peu de temps après, le bruit de la guerre s'éloigna. Le désert redevint plus sûr et les longues et lentes caravanes, majestueuses, purent reprendre leur chemin tracé dans cet univers de sable et de cailloux. La longue file de dromadaires se déplaçait, ondulait à travers les obstacles de cette nature sévère, allant de palmeraies en oasis. Souvent son chemin se fit en d'énormes cercles pour ne pas perdre la direction de l'eau, précieuse entre tout, ou se dirigea droit vers l'infini, vers une destination où l'on n'arrive jamais; le sentiment inné  de cette belle errance éternelle chevillée au corps et dont le but se trouve toujours une dune plus loin.

 

 

 

 

Tourner en rond ou aller droit vers l'infini,

C'est marcher et se déplacer aussi.

Mais en prenant un chemin par-là, par-ci

On finit toujours par se retrouver ici.

 

* Idjouher, prénom féminin qui, du langage bédouin et touareg, se traduit par "perle". Dans le contexte de ce conte, il est certain, que les parents appelèrent leur fille "petite ou jolie perle".

** Le mot djebel (ou gebel, jabal, jbel, djabal, etc.) désigne une région montagneuse aux vallées fertiles. Le djebel "Amour" devrait pouvoir se trouver sur une carte détaillée du Sahara! En cherchant bien... Là! Non! Plutôt derrière cette dune là ...

 

Le Colvert, Baudienville, Janvier 2019.

Posté par colvert37 à 16:04 - Commentaires [0] - Permalien [#]

12 décembre 2018

WILWARIN.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°33NS

WILWARIN

 

"Wilwarin était un elfe blanc de la race des elfes immortels et bienfaisants pour l'humanité. Il s'ennuyait  depuis des siècles à regarder les hommes s'entretuer. Il ne comprenait toujours pas, malgré tout le temps écoulé, leur folie et leur cruauté. Aucun coin de la terre  n'était épargné et voué à la paix et depuis peu les batailles et la guerre avaient envahi les étoiles et les galaxies. L'univers n'était que sang versé, malheur et misère. Planète rouge!"

"Lors de leur dernière assemblée, qui se tenait tous les cinquante ans, les elfes blancs avaient décidé qu'il n'était pas possible que tous les humains soient des barbares assoiffés de sang, qu'ils soient tous mauvais. Cette pensée, oh, combien sélective, avait donné lieu à des discussions sans fin et au bout de cent cinquante ans il avait été décidé de récompenser ceux qui, parmi les habitants du globe terrestre,  faisaient le bien. Mais par quelle manière réunir dans le camp du bien tous ceux  habitués au mal et les faire migrer du monde des ténèbres  au royaume de Râ?"

"Wilwarin, trouvant que les choses traînaient en longueur,  décida d'agir seul en utilisant tous les pouvoirs magiques dont il disposait librement sans avoir à rendre compte à sa hiérarchie. Via les ondes célestes il fit parvenir à chaque ange-gardien un message lui demandant un rapport annuel sur le comportement de l'humain sur lequel il était chargé de veiller et le garder sain et sauf jusqu'à son dernier souffle. Il ne fallut que quelques jours pour que ses ordinateurs se mirent à bugger! Le tri des gens  débuta  avec quelques dizaines de décennies de retard et avant que  les fiches individuelles, "Bon" ou "Mauvais," de millions de femmes et d'hommes se retrouvent dans le  panier "pour traitement urgent", il se passa encore un siècle. Zen attitude!"

"L'elfe blanc Wilwarin se mit à lire ces informations avec empressement et, après avoir parcouru chaque rapport, décida de la suite à lui donner. Les bons reçurent un narcisse blanc, immortel et à floraison permanente, à planter devant leur maison ou sur leur balcon. Les mauvais par contre, se virent envahis de mûriers sauvages, à pousse ultra rapide, sans fruits et aux épines pointues et longues, incassables et non taillables. Chaque piqûre occasionnait des maladies graves, douloureuses ou pas, en fonction de la gravité de la faute commise. Cette mise à l'épreuve durait dix ans. Et le mûrier disparaissait pour laisser la place à un narcisse blanc au premier bon rapport de l'ange-gardien concerné."

"Sur terre ce fut le désordre complet. -Pourquoi la voisine a une fleur blanche alors qu'elle a refusé une piécette au pauvre du village? -Pourquoi moi j'ai un murier sans fruits et suis tout le temps malade?  Que la mémoire des humains est courte et sélective! La voisine avait logé le pauvre dans une chambrette sans s'en vanter. Celle au murier agressif avait empoisonné le petit chien de la voisine trop bruyant! Et ainsi, au début de cette histoire, les mûriers poussaient un peu partout et si on avait dû faire un bouquet de narcisses blancs, il n'aurait pas été bien gros ni représentatif de la bonté humaine!"

"Mais peu à peu la planète bleue devint la planète blanche aux dires de cosmonautes qui survolaient et contournaient notre globe terrestre. Ce résultat incroyable était dû au travail incessant des anges gardiens qui, à force de persuasion, en pénétrant le cerveau humain, avaient inversé le courant du mal en direction du bien. Une terre entière de paix et d'amour! Seuls les marchands d'armes se débattaient toujours avec leurs ronces piquantes..."

Quand le réveil a sonné, l'horloge lumineuse indiquait sept heures trente sur ma table de nuit. Avant de partir au boulot je me devais, comme tous les matins, donner une goutte d'eau à mon narcisse blanc qui avait poussé à la place d'un vieux mûrier aux dards acérés, mort subitement. Pas de regrets, il n'avait donné aucun fruit dans le passé... Et moi qu'avais-je fait pour mériter une fleur blanche?

 

 

NOUS AVONS TOUS DROIT AU REVE.

LES ASSASSINS, TUEURS ET SOLDATS EN GREVE

ILLIMITEE ET ETERNELLE,

POUR UNE VIE TELLEMENT PLUS BELLE!

 

 

Le Colvert, Baudienville, Décembre 2018.

Posté par colvert37 à 15:18 - Commentaires [0] - Permalien [#]

12 novembre 2018

LE PRISONNIER OUBLIE.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°32NS

LE PRISONNIER OUBLIE.

 

Le nouveau roi avait été couronné quelques jours auparavant mais aujourd'hui encore le peuple en liesse continuait à festoyer. On ne trouvait  une place dans les nombreuses auberges de la ville que lorsqu'un client saoul était mis à la porte prié, à grands coups de bottes au cul, d'aller cuver son vin ailleurs. Ailleurs, c'était la plupart du temps l'encoignure du porche le plus proche.

Cela avait été une fête grandiose que l'accession au trône du nouveau monarque déjà connu à travers le pays pour ses idées de liberté et de progrès. Comme il l'avait promis, tous les prisonniers de l'immense prison centrale avaient été libérés. Tous ou presque, car ceux coupables d'un crime de sang furent discrètement passés par les armes dans leurs cellules. Et les voleurs ? Eh bien ils se promenaient en liberté et formaient le gros de la clientèle des "maisons à boire". On détroussait plus aisément un bourgeois en goguette après quelques pichets d'un bon vin de Loire que lorsqu'il était à jeun et sur ses gardes.

Le prévôt, dirigeant la grande prison, fit cependant appel à la plupart de ses gardiens pour nettoyer de fond en comble les centaines de cellules y compris celles des différents sous-sols qui s'enfonçaient profondément sous terre. Elles resserviront bien un jour! Plus aucune goutte de sang ne devait rester visible, ni sur les murs, ni au sol. Et c'est là, dans une salle de torture désaffectée, bien éloignée de la lumière du jour, qu'ils découvrirent un garçon sauvage, très maigre et très sale. Il n'avait pour seul habit qu'une vieille veste militaire, tellement crasseuse qu'aucun chien n'en aurait voulu pour couche. Les manches de ses loques avaient servi longtemps de mouchoir, la morve lui pendait quand même au nez et ses cheveux grouillaient de toutes sortes de vermines. Les matons s'en amusèrent bien, le bousculèrent un peu  puis confièrent ce jeune homme à la lavandière la plus proche afin qu'elle le décape de la tête aux pieds et lui rende figure humaine au lavoir  sous les quolibets  des autres matrones. Lui, ébloui par la lumière du jour et l'ouïe dérangée par les rires gras des gens, ne pensait qu'à une seule chose,  retourner dans le noir des sous-sols après avoir chapardé un gros pain à l'étal de la boulangerie. Les gardiens, à coups de croche-pieds,  le faisant tomber régulièrement et riant de ses chutes, le poursuivirent jusque dans les escaliers de la prison qui s'enfonçaient dans les entrailles du bâtiment.

C'est le moment que choisit Stonebriq, l'esprit bienveillant de tous les murs du monde et qui fait en sorte que maisons, châteaux et palais tiennent debout,  pour intervenir. Le bon génie des murs s'arracha quelques pierres pour les lancer à ceux qui titillaient le gamin. Ils partirent bien vite, ces lâches, sans comprendre ce qu'il leur arrivait. Ils fermèrent la prison derrière eux déclarant au prévôt qu'elle était bien propre et vide. Ils laissèrent en tête à tête le gamin et le génie. Ce dernier avait pour tâche de protéger les humains en les abritant dans des constructions solides. Pourvu de millions de jambes dures comme l'acier, il en planta régulièrement là où une nouvelle bâtisse allait voir le jour. Ainsi les murs étaient plus solides et les hommes, qui changent souvent d'avis, lorsqu'ils voulaient les démolir pour une raison ou une autre, avaient beaucoup de mal à les abattre. On ne connaissait que deux ennemis à Stonebriq, les tremblements de terre et les bombes.

Pour l'instant la prison tenait bien debout et aucune catastrophe sismique n'était annoncée. Le royaume vivait en paix. Notre gamin, qui dans le noir avait mangé la moitié du gros pain, s'était endormi le ventre gonflé et ronflait gentiment sans déranger personne. Le départ des prisonniers avait laissé place à un silence abyssal, interrompu seulement par le bruit de quelques pierres qui tombaient lorsque notre bon génie changeait de position dans son sommeil.  Par moments Stonebriq était très maladroit. En s'étirant le matin au réveil, il avait fait tomber involontairement les tours de maints châteaux, occasionné des fissures dans de gros murs ou transformé prématurément un beau bâtiment en vieille ruine que les touristes aimaient  visiter. Mais pour l'instant c'était le gamin qui lui posait problème. Le garçon avait à nouveau faim et hurlait son mal-être au monde qui ne l'entendait pas. Stonebriq employa les grands moyens. En tapant les murs d'un rythme  connu uniquement de lui, il alerta à travers les parpaings le monde bienveillant des elfes passe-murailles. Ceux-ci ne se firent pas prier pour venir au secours du jeune garçon et à l'esprit bienveillant des pierres et constructions. Un repas, digne du meilleur traiteur de la ville, arriva dans la cellule sur une belle table nappée et éclairée par deux chandeliers. Ainsi le garçon s'habitua peu à peu à la lumière et s'obligea, sur les conseils du bon génie, à courir dans les couloirs et monter et descendre les nombreux escaliers de la prison pour entretenir sa forme physique.

De jour en jour, grâce aux elfes, son coin malsain des sous-sols se transforma en une belle chambre. Il reçut un bon lit à baldaquin, un mobilier en merisier massif, table et chaises joliment sculptées et aussi un fauteuil confortable disposé juste à côte d'une bibliothèque bien fournie. Un elfe professeur apprit au garçon à lire et d'autres, tout dévoués à sa cause, lui enseignèrent toutes les matières nécessaires à son développement intellectuel. Et malgré son isolement voulu il n'avait plus le temps de s'ennuyer ni de traîner de cellule en cellule comme il le faisait au temps où la prison était pleine d'une racaille pas toujours bienveillante avec lui.  Stonebriq lui aussi était heureux d'avoir ses murs joliment peints et décorés de tableaux  du monde entier.

Le garçon devint bientôt un jeune homme savant et bien mis mais aussi de plus en plus exigeant. La dernière salle des basses-fosses avait été transformée en une belle piscine avec jets d'eau et simulateur de vagues et d'autres anciennes cellules en chambres pour d'éventuels  amis. Mais comment s'en faire?  Il s'ouvrit de ce problème à Stonebriq, qui sous condition de toujours revenir, lui permit de temps en temps de prendre une soirée de liberté en dehors de la prison. Timide au début, il se mélangea rapidement aux jeunes gens de son âge. Il en ramena trois un soir qui ne croyaient pas leurs yeux quant il leur fit traverser le mur à sa suite. L'intérieur de l'ex-prison ne déplut pas non plus aux visiteurs car la table était bonne et le vin gouleyant.  Bientôt, ceux qui voulaient revenir avec lui visiter  ce qu'il appelait son "studio", furent de plus en plus nombreux. Passer à travers un mur pour ensuite dîner comme un prince et faire la fête sans craindre les plaintes des voisins pour un bruit infernal, tous et toutes furent d'accord et, même sans invitation, se pressèrent devant les murailles cherchant le passage secret pour entrer, avec plaisir, dans cette prison dorée. Et le garçon demanda toujours plus, toujours mieux et sembla souvent mécontent des services qu'il recevait du bon génie et ses elfes. Ceux-ci, par contre, et malgré leur bonté naturelle, commencèrent à le trouver peu reconnaissant après tout ce qu'ils avaient fait pour lui.

Et ce qui devait arriver se produisit un jour. Les gendarmes du roi signalèrent une agitation anormale aux abords de la prison pourtant fermée ainsi que des disparitions temporaires inquiétantes de nombreux jeunes citoyens de la ville. Le prévôt mit fin à ce défilé en interdisant la circulation aux calèches comme aux piétons dans les rues menant à la grande place où se trouvait la prison. Puis il s'y rendit escorté d'une douzaine de gardiens. Une fois les lourdes grilles ouvertes on y trouva un interieur rongé par les moisissures et le salpêtre. Les cellules étaient humides et plongées dans le noir. Aucun signe de vie n'était visible, seul le silence accueillit les visiteurs.

"Balivernes que tout cela! Elucubrations de soudards! Me déranger pour rien sera puni la fois prochaine!" conclut le prévôt.  Une fois les cadenas remis à leurs places chacun vaqua à ses occupations habituelles non sans avoir fait un arrêt prolongé à  l'auberge mitoyenne  qui portait le joli nom de "La liberté".

Stonebriq ainsi que les elfes, que tout ce remue-ménage avait fortement dérangés, mécontents du garçon qui s'était servi d'eux d'une façon abusive ne remirent pas les cellules en état et habitables comme avant. Ils se désintéressèrent du prisonnier  et le laissèrent dans son sous-sol noir et froid...

Quand quelques siècles plus tard, le roi fut remplacé par un président, on s'attaqua au grand chantier de démolition de cette énorme prison aux murs difficiles à abattre. On découvrit bien un crâne et quelques ossements humains blanchis par le temps et le manque de lumière. Et l'ouvrier, en les ramassant à la pelle, eut cette réflexion: "Cette tête, ces nonos, c'est surement ceux d'un prisonnier oublié"!

 

ON N'ACQUIERT UN BIEN QU'EN TRAVAILLANT

MAIS SÛREMENT  PAS EN COMMANDANT

SANS SAVOIR LE REALISER AU PARAVENT.

 

 

Le Colvert, Baudienville, novembre 2018.

Posté par colvert37 à 11:52 - Commentaires [0] - Permalien [#]