Les Contes du Colvert

13 avril 2019

LA PIEUVRE VOLANTE

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N° 37 NS

 

LA PIEUVRE VOLANTE.

 

A un moment donné,  mais ce moment-là s'est perdu dans les méandres des temps anciens. Car dans ces temps-là et dont on parle  encore,  les contes et autres histoires commençaient invariablement par: "Il était une fois"! Et cette fois-là, qui à quelques siècles d'intervalle, doit correspondre à ce moment-là, évoqué plus haut, l'erreur se produisit. C'est là que Dame Nature, qui avait tant fait auparavant afin que faune et flore se développent harmonieusement sur notre globe, commit une faute en fonction de son planning de fabrication. Elle s'était plantée!

Il faut dire aussi qu'elle était fatiguée et ne se rappelait plus de combien de races de fourmis elle avait saupoudré la terre. Drapée dans son habit vert qu'il fallait tondre régulièrement, elle restait néanmoins très digne en manipulant ses baguettes "Marche", "Nage", "Rampe", "Vole", etc. qu'il fallait passer au dessus de chaque embryon unique en précisant combien il en fallait de la sorte. Quel boulot!

Au moment de peupler la mer elle vit arriver sur le tapis-roulant un petit tas de gélatine marqué " espèce sous-marine" et baptisa par erreur ce truc translucide et gluant de sa baguette "Rampe" et "Nage" mais n'ayant pas reposé la baguette dont elle s'était servie juste avant pour les oiseaux, celui-ci reçut également un coup de celle notée "Vole". Et Dame nature passa aux suivants sans rectifier le précédent. Quelle erreur!

La petite gélule couleur grise tirant sur le marron clair, une fois arrivée dans le milieu dit naturel auquel elle était destinée, à savoir le fond de l'océan, se transforma en une superbe pieuvre à huit tentacules munies de ventouses très efficaces. Aussitôt son ventre cria famine et le premier crabe passant à sa portée fut décortiqué en un rien de temps. Puis le poulpe fit un petit tour dans les environs pour se trouver une jolie petite grotte qui deviendrait sa maison. En sifflotant "Home sweet home"*, Il rampa de-ci de-là, rencontrant beaucoup de futurs voisins. Et au coin de la rue, ou plutôt au coin du rocher, une grosse araignée de la famille des céphalopodes benthiques, une bulle d'air sur la tête, comme le scaphandrier porte son casque, afin de respirer à ces profondeurs, quittait son logement pour remonter à la surface pour faire le plein d'oxygène. Coup de chance!

Les voisins étaient charmants, les crustacés et autres gourmandises délicieux, mais au fur et à mesure que le temps passait notre pieuvre s'ennuyait. Alors pour se distraire elle entreprit d'ouvrir un cabaret dont elle était la seule employée et attraction. Configurée comme elle l'était, à l'entracte au bar, huit spectateurs étaient servis à la fois. Elle présentait un spectacle de danse et de contorsionniste qui était en fait une synthèse des déhanchements orientaux mêlée à un prière à bouddha lui faisant offrande avec quatre de ses bras**. Elle eut du succès et un soir, où elle avait dû abuser du plancton sous-marin, elle se balança en tous sens, rassembla ses tentacules en une longue queue derrière elle et partit comme une flèche de la scène. Une véritable fusée!

Et ce soir-là, encore une nouveauté! Au lieu de tirer le rideau au moment du clap de fin, la pieuvre projeta une grosse quantité d'encre en contractant sa poche-du-noir. Tous les spectateurs affolés furent incommodés à des degrés différents et leurs boissons transformées en café. Elle-même  était devenue toute noire aussi. Et noir... c'est noir!

Personne ne pourra jamais expliquer ce qui s'était passé ce soir-là dans la tête de notre poulpe. Toujours est-il que la poussée émise pour quitter la scène fut énorme et qu'il s'est propulsé hors de l'eau comme une fusée pour se retrouver dans les airs. Missile mer-terre!

Une fois là-haut, la pieuvre ralentit sa vitesse prenant soin de toujours garder ses tentacules bien tendues et droites. Elle progressait rapidement pour bientôt atteindre une côte sablonneuse. Devant une rangée multicolore de cabanes de plage, des dizaines de gamins faisaient, ou essayaient de, faire voler leur cerf-volant.  Il y en avait de toutes les couleurs qui représentaient des animaux de toutes tailles, aux formes multiples et gracieuses. Elle fit quelques tours avec ses collègues de papier qui, l'un après l'autre, regagnaient la terre ferme. Seule dans les airs, en vedette comme dans son cabaret, elle exécuta quelques belles figures très applaudies par les gens sur la plage. Alors notre poulpe se contracta, émit une longue traînée de fumée noire comme certains émettent derrière eux des traces veloutées tricolores, accéléra vers le ciel et disparut de la vue de ses admirateurs terrestres. Ceux-ci ont attendu en vain un éventuel retour. Nul ne  revit jamais notre pieuvre! On dit - mais ce on, c'est un inconnu - qu'elle s'est portée volontaire pour régler la circulation, très dense, dans les grands carrefours de la voie lactée! Roulez chars de lumière chargés d'étoiles! Embouteillages célestes! Par quatre ou par huit à la fois?

 

AUX OISEAUX LE CIEL APPARTIENT

L'HOMME Y VA POUR RIEN!

 

 

 

 

*"Home sweet home" est une chanson anglaise dont le titre peut se traduire par "foyer mon doux foyer" ou " maison ma douce maison".

** pour une pieuvre, un poulpe, on peut utiliser à sa guise les mots de tentacules ou de bras.

 

 

 Le Colvert, Baudienville, avril 2019

© Stéphane Bertrand/02:2019.

 

 

 

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08 mars 2019

L'ARBRE.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°36NS

 

L'ARBRE.

 

Notre maison était construite dans un trou. Un vrai trou naturel  ou celui du cratère d'un ancien volcan heureusement endormi depuis des millénaires, éteint, HS, ayant craché ses laves bouillonnantes jusqu'à plus soif ? Personne n'en savait rien. Quand nous nous promenions sur les collines qui entouraient notre propriété et que la cheminée de notre maison émettait un mince filet blanc de fumée, c'était toujours le même cri "Vite, sauvons nous, il va se réveiller, sinon nous finirons en "méchoui" et tous les quatre de partir d'un fou-rire difficilement contrôlable! Tous les quatre, c'étaient Maman, Papa, ma petite sœur et moi. Et je pensais à ce que nous deviendrions, notre maison, notre joli jardin et les nombreux arbres exceptionnels qui l'entouraient, en cas d'éruption du volcan après de nombreux siècles de sommeil.

Parmi ces arbres centenaires qui surplombaient notre habitation  à mi-hauteur des collines qui nous encerclaient, il y avait "mon" arbre, un "PinusDévorus" de toute beauté, très haut et qui fleurissait quatre fois par an, offrant au soleil des fleurs d'un carmin profond et dont les pétales, une fois flétris, tombaient en gouttes rouges, disparaissaient sous terre, comme aspirés, contrairement aux feuilles mortes de l'automne qui pourrissaient étalées sur le sol ou sur les branches basses de leurs copains et voisins.

Malgré cet environnement ludique, très vert, très écolo, il planait comme un mystère au-dessus de notre trou, comme un léger voile nuageux servant de rideau pour nous isoler des autres. Un petit malaise non palpable ayant pour origine une disparation mystérieuse. Lors d'un bon repas, en juillet, il y a un an déjà, mon oncle avait disparu alors qu'il s'autorisait une petite sieste après le café, dans son fauteuil de jardin, le restant de la famille s'étant retiré à l'intérieur de la maison. Impossible de le retrouver! Et cela malgré les kilomètres parcourus à sa recherche. Les gendarmes sont venus plusieurs jours de suite pour chercher des indices. Les chiens policiers après avoir reniflé la casquette de mon oncle, seul souvenir qu'il nous avait laissé, partaient dans tous les sens, reniflaient jusque dans le moindre coin, et levaient la patte contre le tronc de mon arbre.

Rien n'y fit! L'oncle s'était volatisé et ma tante ne cessait de pleurer depuis ce jour-là. Elle est quand même revenue cette année pour notre repas annuel et familial et a disparu à son tour lors d'un arrêt pipi dans les buissons. Nous l'avons cherchée pendant des heures, les gendarmes aussi et les chiens ont retrouvé leur propre odeur sur nos arbres. Mais pas de tante! Nous sommes restés tous les quatre en garde à vue plus de quarante-huit heures à la gendarmerie et avons subi des tas d'interrogatoires dont la question principale était "Allez, finissons-en et dites nous où vous les avez enterrés?" C'était la question aux adultes, à ma sœur et moi, "Alors vous n'avez rien vu de suspect?" Ma petite sœur pleurait et ne pouvait répondre. Quels beaux titres, à la Une des journaux, que cela aurait fait! Mais nous n'en savions pas plus qu'eux.

Curieux malgré tout, se demandant comment ces disparitions, ces enlèvements, avaient pu se produire, Papa a fait installer des caméras à vision infrarouge, diurne et nocturne, qui englobaient dans leur champ visuel les quatre côtés de la maison et une bonne surface du jardin. Le monstre ou les assassins, l'ignoble homme des neiges, la créature du diable ou les cavaliers sans têtes, tous les barbares ou sauvages, étaient attendus, pour identification! Et après avoir visionné des heures de tournage, "oh, là, il me semble...", "là, derrière...", faux espoirs et toujours rien!

C'est alors qu'une idée m'est venu à force de remuer et retourner la question de la disparition sans trace dans mon jeune cerveau. Pourquoi ne pas tendre un piège à celui ou celle qui m'avait privé d'une tante et d'un oncle, particulièrement généreux avec ma sœur et moi même, les jours à cadeaux?

J'ai soumis l'idée au conseil familial, applaudissements de la sœurette, scepticisme de Maman et encouragements du grand sachem! Alors en route pour la grange, sous surveillance paternelle, car aucun de nous quatre ne pouvait plus aller au jardin ou dans les bois tout seul. Deux vieux sacs à patates, un manche à balai tordu, des sacs vides de maïs concassé, un ancien chemisier déchiré de maman, une casquette, de la paille pour en faire un semblant de corps humain et beaucoup de ficelle, l'épouvantail était prêt. Mais pourvu qu'il ne joue pas son rôle mais plutôt celui d'un ver de terre frétillant au bout de son hameçon! Le pauvre.

La surveillance pouvait reprendre. Deux jours et deux nuits se sont passés sans que nous ayons entraperçu quelconque mauvais esprit pas plus que "Jacques l'étrangleur" un jour de grande faim. Et puis, à force de patience nous avons assisté à un spectacle incroyable cinq jours plus tard. Des images hallucinantes, invraisemblables, tout droit sorties d'un film d'épouvante.

A mi-hauteur de la colline la terre se soulevait comme si une grosse taupe se frayait un chemin à seulement un ou deux centimètres sous la surface, sous les racines de l'herbe. Curieusement la terre ne retombait pas derrière elle et le boyau creusé devenait de plus en plus gros au fur et à mesures que  la pointe, la tête de la chose progressait, se dirigeait vers la maison. Nous regardions, les yeux écarquillés de frayeur, ce serpent de terre s'avancer de plus en plus, direction notre table de jardin et donc du mannequin qui y "dormait" tranquillement dans un des fauteuils, sans se douter du danger qui approchait. Nos pensées allaient vers mon oncle disparu de la sorte il y a deux ans déjà. Parvenu à un mètre environ, ce que nous croyions être un très long reptile,  creva la surface de la terre dans un tourbillon de mottes de terre, d'herbe et de fleurs arrachées, pour se révéler à nous. C'était une des racines majeures de l'arbre, de mon arbre ce qui plus est! La racine s'élevait de plus en plus haut, se tortillant comme une danseuse du ventre orientale et d'un coup, en s'allongeant de plusieurs mètres encore, s'est abattue sur mon épouvantail, duquel, visiblement elle n'avait pas peur. Comme dans "le livre de la jungle", la racine emprisonna celui-ci comme un serpent l'aurait fait pour étouffer sa proie. Une fois le "paquet" emballé la racine se rétracta emportant sa prise. Elle fit le même chemin à l'inverse et en regagnant son,  et mon,  arbre en reculant. La terre se referma sur son passage ne laissant aucune trace visible à la surface. L'herbe, les fleurs, tout avait retrouvé son emplacement initial. Et l'écran nous montra, comme les jours précédents, un paysage calme et serein. Seul avait disparu ma grande poupée en paille. Mais...si mon arbre mangeait les humains il devait être drôlement déçu par sa prise! De la chair fraîche à la paille, c'était un sacré changement de régime!

En effet, et de l'avis de nous tous, la digestion avait été difficile compte tenu du nombre de brins de pailles retrouvés le lendemain matin autour de mon arbre. Il avait l'air...d'un arbre qui cachait bien son jeu! Papa a montré les images enregistrées aux gendarmes, qui eux aussi, avaient du mal à croire et comprendre ces disparitions. Il fût décidé d'abattre mon arbre sous vingt quatre heures, le temps de faire venir les experts en toutes sortes de sciences. En attendant, un périmètre de sécurité fût installé autour de mon arbre, très large et qui prenait la moitié du jardin et de la colline.

Deux jours plus tard, sans avoir à signaler d'incident nouveau, les bûcherons spécialisés dans les cas graves se mirent à tronçonner mon arbre, sous l'œil vigilant des gendarmes armés de mitraillettes, des huissiers, des spécialistes forestiers, des caméras de télévision. Et aussi sous les regards de nous quatre et de mes pleurs.

Une fois mon bel arbre abattu ce fût le délire. J'ai demandé si je pouvais mettre deux ou trois branches fleuries dans un vase. Ok, mais pas dans la maison. Les larmes rouges des branches ont fait fondre notre table de jardin. Nouveau mystère!

En premier et bien enfoncé, entre le bois et l'écorce, on retrouva le collier de ma tante. Et quand les ouvriers se mirent à découper le tronc, comme on coupe un saucisson, en tranches épaisses, arriva la montre-chronomètre de mon oncle, plus haut les alliances de tata et tonton. Plus loin on retrouva la boucle métallique de la ceinture de mon oncle et surprise pour tous, une prothèse dentaire métallique! L'arbre, mon ex-arbre aux fleurs rouge-sang, avait absorbé tout ce qui était chair humaine et tissus, rejeté et stocké ce qui était difficile à digérer, à savoir tous les objets en métal dur. Et une fois déraciné les experts trouvèrent un tas d'os humains, fémurs et radius entre autres, en dessous des racines tel que les archéologues exhument les squelettes des tombeaux vieux de plus de deux mille ans en Egypte. Et pas mal de paille aussi.

Tout le bois fût saisi pour expertise et gardé je ne sais où. Il ne nous fût pas rendu après autopsie. Nous l'aurions pourtant brûlé avec joie dans notre cheminée mais sans y faire griller des brochettes. La terre, du trou duquel fût extrait mon arbre, a fait l'objet de multiples analyses, toujours avec un résultat négatif quant à la présence d'ADN humain. Le casse-tête idéal et sans solution!

C'est seulement quinze ans plus tard, maman et papa étant décédés, ma sœur mariée loin d'ici et du mystère toujours pas éclairci,  que je reçus l'autorisation de reboiser le flanc de colline, là où vivait auparavant mon arbre mangeur d'hommes. J'y ai planté, en souvenir, un érable à feuilles rouges persistantes.

 

 

LA NATURE A DE NOMBREUX SECRETS

QUE L'HOMME NE PERCERA JAMAIS.

 

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, mars 2019.

© Stéphane Bertrand/02:2019.

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11 février 2019

MOI, LE CAHIER DE BROUILLON

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°35NS

 

MOI, LE CAHIER DE BROUILLON!

 

Au fond de la classe, il y a une vieille étagère clouée au mur. Sa peinture est écaillée par endroits et laisse apparaître la couleur naturelle du bois, avec de-ci de-là, des entailles d'un petit canif. Je dis au fond de la classe parce que lors des cours qui y sont donnés, les élèves lui tournent le dos pour être face au tableau noir. Pourtant en rentrant dans cette salle, les enfants doivent tous passer devant pour y prendre les affaires nécessaires à cette heure de cours, avant d'aller s'asseoir silencieusement à leurs places respectives. Et c'est là mon heure de gloire! Des cahiers plus beaux que moi, des copies en papier plus lourd que celui dont je suis fabriqué, restent dans leur case numérotée de l'étagère, alors que moi, le cahier de brouillon, les gamins en ont besoin chaque fois et à chaque cours!

Que le maître leur apprenne, ou vérifie par une interrogation, si Pretoria est bien la capitale de l'Afrique du Sud, que l'arête du poisson (malgré le nombre que l'on y trouve y compris dans les filets de lieu garantis sans) prend seulement un "r",  que 72 fois  89 font bien 6408, peu importe, moi je suis toujours sur le pupitre. Eh oui, même en papier recyclé plus gris que blanc, à la couverture plus fine que mes petits camarades, sans fioritures du fabricant mais décoré d'un tas de graffitis par mon propriétaire, moi le cahier de brouillon, je suis toujours là.

L'usage que l'élève fait de moi n'est pas toujours très glorieux. Soulever quelques pages entre le pouce et l'index pour regarder si la bille de son stylo crache encore un peu d'encre en me grattant moi - sans avoir le droit de rire dans ces moments de silence absolu - ou qu'en me coupant, arrachant, aïe,  un coin de page pour écrire un message idiot - pense à me rendre le mouchoir que tu m'as demandé de voler à ma sœur - à son copain assis trois rangs devant. Un petit morceau de moi vole alors, sous forme de boulette et dans le dos du prof, à travers la classe. Voyage, voyage! Ce sont là des activités auxquelles je dois me plier mais je préfère nettement que l'on note, sur une mes pages encore vierges, les intitulés des exercices à faire pour après demain. C'est nettement plus noble comme utilisation et cela me valorise, sans oublier que je vais apprendre un tas de choses nouvelles.

A la sonnerie qui annonce la fin des cours, là encore, j'ai droit à un régime de faveur puisque, c'est sûr, je rentre par le cartable à la maison. D'autres cahiers, qui me snobent parfois, restent pour passer la nuit au bahut. Bien fait, na! Par contre, je prends de bons coups quand le sac à dos valdingue à travers la cour parce qu'il gène pour jouer au foot. Mais une fois le soir venu, après avoir reçu de rageux coups de stylo au fur et à mesure que les exercices sont terminés, je trône tout en haut de la pile sur le bureau et de là je veille au bon sommeil de "mon" petit sixième!

Quand j'étais encore tout neuf, sur les étagères de la papèterie-librairie du village, je n'avais pas une situation privilégiée comme aujourd'hui. Là-bas, c'étaient mes potes, "les quadrillés", "les en lignes", "les snobs avec des pages à dessins intercalées", "les grands qui dépassaient du rayon" ou "les gros cent pages", qui dépassaient aussi mais dans l'autre sens, "les encollés ou reliés", "les sportifs à spirales", "les agrafés" et même "les protège-cahiers", "les nobles qui s'appelaient de marque", les mieux disposés. Ils étaient  plus mis en valeur que moi. Bien sûr,  un vulgaire cahier de brouillon, ça ne se met pas en avant et pourtant... J'ai vu sur la liste des fournitures que, moi le brouillon, j'étais obligatoire pour tous les élèves et les autres, seulement sur demande, en fonction de la fantaisie de chaque prof! Du coup ma condition s'est trouvée singulièrement relevée au même niveau que mes confrères "texte" ou "correspondance".

J'ai même déjà remplacé ces derniers, les jours où ils avaient été oubliés sur le buffet de la salle à manger ou à la cuisine enterrés sous les papiers gras du jambon. Eh bien, dans ces cas on prend le brouillon, "c'est moi", pour y répertorier tout ce qu'il ne faut surtout pas oublier comme la convocation d'un prof ou le truc à copier cinquante fois pour se le mettre dans le crâne. A cette occasion aussi c'est moi qui suis sollicité. J'en sors souvent tout meurtri. J'ai été griffé profondément, la semaine dernière, lorsque "mon" élève a voulu s'essayer à écrire avec une plume trempée  dans une encre "bleu pervenche" d'un encrier offert par son parrain - "Pour écrire joliment comme de mon temps" - disait-il. Ah, la cata! Des tâches partout, sur moi d'abord et ailleurs aussi, de toutes les tailles et formes, avec des pattes ou sans, la plume tordue à force d'appuyer pour finalement traverser ma page et répandre son sang bleu sur les pages suivantes et propres! Blessure au combat, j'ai tenté de résister.

Et pourtant, nous les "sans papier brillant" et "sans nom connu", devons être prêts à subir tout ou presque. Besoin d'un bout de papier, allez on déchire gaiement une feuille et quand c'est en mon milieu j'en perds deux d'un coup. Des fois je me crois revenu à mon état initial, un arbre qui perd ses feuilles en automne. Le petit camarade, voisin du mien, emporte même son cahier de brouillon aux toilettes! Au cas où! Eh oui, c'est notre façon de nous rendre indispensables qui fait notre force. Mais contrairement aux enfants qui s'engraissent à la cantine à coups d'écumoires de frites dégoulinantes d'huile, nous les cahiers de brouillon, nous faisons le contraire. Nous maigrissons au fur et à mesure que l'année scolaire avance. Des fois, dès le deuxième trimestre achevé, le "brouillon" l'est aussi.  Il n'en reste plus que la couverture à jeter, et pas toujours en entier. Encore quelques cm² de perdus pour le recyclage!

Hier  soir, tranquillement posé sur la table de la salle à manger où "mon" gamin faisait ses devoirs, non sans, de temps en temps, l'air de rien, se faire aider, j'ai cru ma dernière heure arrivée. Il utilisait des chemins détournés et des phrases alambiquées pour finalement n'avoir plus qu'à copier le résultat de sa multiplication. " Maman" - à la cuisine préparant le dîner - " c'est cher les carottes? Mais si t'en prends un kilo et demi, ça fait beaucoup de sous?" Mais non chéri seulement tant..." Le tour était joué! Mais moi dans tout cela? Attendez vous allez voir comment d'un cahier de brouillon, à peu près bien tenu, on fait un estropié pour la vie. Le papa avait froid et voulait allumer le feu dans la cheminée. Avec sa flemme d'aller chercher un vieux journal au garage, il a louché sur moi et hop trois pages arrachées d'un coup brutal, pour envelopper l'allume-feu! J'ai repensé à Jeanne d'Arc! Etait-ce en histoire ou maths? Combien de temps mettent deux stères de bois humide à quarante trois pour cent pour brûler compte tenu que...Je ne me souviens plus du reste. Aujourd'hui tous les BBQ  (mot d'origine anglaise) sont à allumage électrique et je ne risque plus de me faire déplumer dans ces cas-là!

Encore une chose. Quelle idée a eu le proviseur de remettre de l'eau dans le petit bassin entourant une fontaine dans la cour? J'avais peur! Je craignais le pire, qui est arrivé très rapidement ayant germé, aussi vite, dans les cerveaux encore en formation des écoliers. Hop, amputation d'une page arrachée, la torture douloureuse du pliage et vogue la galère sans oublier les graviers pour  bombarder la flotte. Touché! Coulé! Naufrage du Titanic ou le jeu du démineur qui pète d'un coup? Et le soir le concierge de l'école a dû nous ramasser, pauvres loques détrempées, afin que nous ne bouchions pas l'écoulement du petit bassin à nouveau.

Et puis, un jour, est arrivé le moment de la séparation définitive. Toutes mes pages, les unes arrachées, les restantes couvertes d'écritures plus ou moins lisibles,  étaient inutilisables y compris les quatre pages de couverture. Plus le moindre espace disponible pour écrire un seul mot. J'étais prêt pour le grand voyage vers le renouveau! De la corbeille à papiers de "mon" gamin je suis parti pour le bac de tri "papiers et cartons". Là je me suis retrouvé nez à nez avec la "Une" d'un magazine montrant une photographie de Lady Di. J'étais, pour le moins que l'on puisse dire, en bonne compagnie. Broyé, mouillé, décoloré, malaxé, roulé puis séché, je me suis retrouvé faisant partie d'un immense rouleau de papier recyclé. C'est alors que débutait la phase la plus douloureuse sous le massicot, découpage et rognures, pour la mise au format définitive. Deux agrafes au centre pour une couverture à peine plus épaisse que mes pages, mise en piles par trente cahiers, encartonnés, expédiés et livrés. Où? Peu m'importe. Pourvu que ma nouvelle vie se passe auprès d'une ou d'un élève ( j'aime bien être avec les sixièmes pour apprendre avec eux, le plus grands passent leur temps à dessiner des cœurs fléchés sur mes pages)  qui prenne soin de son cahier de brouillon!

 

 

PETIT OU GRAND, MINCE OU GROS,

PAPIER BRILLANT OU PAPIER MAT,

LA FORET SOUFFRE POUR DEVENIR PÂTE

MAIS LE "BROUILLON" RESTERA LE PLUS BEAU!

 

 

NB: Ce conte est tout spécialement dédié aux élèves de sixième, année scolaire 2017/2018, du collège de L'Abbaye de Montebourg dans la Manche.

 

Le Colvert, Baudienville, Février 2019.

 

 

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08 janvier 2019

IJDOUHER, LA PETITE BEDOUINE.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

 

NOUVELLE SERIE

 

 

N°.34.NS

 

IDJOUHER* LA JEUNE BEDOUINE.

 

 "Ce n'est pas parce que tu ne les vois pas qu'ils n'existent pas! Les djinns sont nos bienfaiteurs. Ils faut croire en eux et les prier. C'est ainsi qu'ils viendront nous aider un jour en oubliant leur soi-disante méchanceté naturelle."

Cette prophétie, cette croyance, étaient difficiles à admettre par une petite fille qui vivait dans la misère quotidienne avec ses parents, depuis sa naissance. Leur tente ronde couverte de bâches trouées, de tissus de toutes les couleurs passées par le soleil, récupérés on ne sait où, de peaux de dromadaires aux poils séchés, était implantée au bord d'une palmeraie, loin du puits central, là où les places étaient les moins chères. Le chemin quotidien, pour puiser un peu d'eau tiède et boueuse, était long et Idjouher, une fois son seau rempli, devait faire plusieurs haltes sur le chemin du retour tant l'eau, si rare en pareils endroits, était lourde. Elle tournait  dans sa tête, en boucle, les phrases que son père ne manquait jamais de lui répéter ainsi qu'à sa mère, tous les matins telle une prière, les mains jointes, le regard dans le vague, perdu au loin dans le désert infini qui entourait la palmeraie et leur misérable tente. Et à cette prière vinrent se mêler les souvenirs heureux de sa vie de bédouin nomade. Oui,  malgré la misère, il était fier d'appartenir à ceux que le monde entier appelait "Les Hommes bleus".

"Les djinns sont invisibles! Soit ! Est-ce qu'ils sont aussi sourds à nos prières?" Cette idée avait germé dans le jeune cerveau d'Idjouher alors âgée d'une douzaine d'années  à peine. Un garçon, un peu plus âgé qu'elle,  à qui elle  avait posé la question, lui répondit,  fier de montrer ses connaissances, que les djinns vivaient comme les hommes en bande ou tribus  et, qu'avec les pouvoirs surnaturels dont ils disposaient, ils pouvaient se transformer en êtres humains, plantes ou animaux. "Mais fais gaffe" ajouta-t-il " la plupart du temps c'est sous forme de serpent qu'ils apparaissent à nos yeux!" Idjouher, dont la mère lui racontait des contes de sylphes et d'autres esprits pour l'endormir malgré un ventre souvent vide, réfléchit à tout cela pour mûrir la décision qu'elle avait prise. "Si les djinns, même ceux qui sont un peu farceurs, sont bons pour les hommes, comment peuvent-ils ne pas entendre la prière d'une petite fille sage sans venir à son secours?"

Le soir venu, le soleil une fois disparu derrière les hautes dunes, dont les derniers rayons frisaient à peine leur crête, et les premiers ronflements audibles de son père - "pour faire peur aux fennecs" disait il en souriant le lendemain matin - Idjouher se glissa silencieusement en dehors de la tente. Elle frissonna. Enfin, après une journée sous une chaleur écrasante, l'Harmattan, cet alizé frais qui soufflait du nord, s'était levé. La nuit sera fraîche, on pourra enfin respirer un peu. Elle prit le chemin du puits, se déplaçant silencieusement en se cachant derrière les troncs des palmiers pour ne pas être vue.

Arrivée sur place, Idjouher constata qu'elle était seule et s'assit contre le tronc d'un palmier, cachée par les branches basses d'arbres plus jeunes et moins hauts que les autres. Alors elle commença à implorer les esprits invisibles, les sylphes vivant au ciel mais aussi les maritins qui se plaisaient dans l'eau et pourquoi pas, les djinns responsables du vent. Les prières de la jeune fille étaient un peu désordonnées et s'adressaient à tous à la fois dans l'espoir qu'au moins l'un d'entre eux les entendrait. Elle pleura doucement et ses larmes, en tombant au sol, étaient directement absorbées par le sable encore chaud. Puis, fatiguée, elle s'assoupit sur place, la tête reposant sur ses bras croisés sur ses genoux repliés contre son corps.

"Réveille toi belle Idjouher! Nous sommes nombreux à avoir entendu tes prières et être tombés d'accord pour t'aider toi, ainsi que tes parents. Mais auparavant  tu devras subir une épreuve! Si tu la réussis, montrant ainsi ton courage et ta fidélité envers nous, tu seras récompensée!"

La voix, qui murmurait à l'oreille de la jeune fille, était très douce et musicale. Elle semblait lui parvenir de tout près, de cette feuille qui lui caressait légèrement la joue. Idjouher, heureuse d'avoir été entendue, répondit qu'elle était prête à faire n'importe quoi pour  sortir, elle et ses parents, de la misère. Ils avaient dû fuir, tous les trois, les zones de combats d'une guerre interminable qui s'étendait très vite hors de ses frontières d'origine et qui semblait poursuivre sa tribu de nomades à travers ergs et sables d'un désert infini.

"Alors lève toi et approche toi du puits." Idjouher obéit, non sans une certaine appréhension. " Et maintenant saute!" lui dit la voix. Le ton était tout à coup celui d'un ordre que l'on ne discute pas. La fille s'approcha encore davantage du bord et commença l'escalade le petit muret de pierres entourant le puits. Un trou noir  duquel elle ne voyait pas le fond. Une très grande peur envahit Idjouher. Elle tremblait de tous ses membres. Les gouttes de sueur perlaient sur son front mais son cri d'effroi n'arrivait pas à dépasser sa gorge. Elle mit quelques minutes pour retrouver son calme. Puis, déterminée, elle se dit qu'après tout, si elle devait mourir aujourd'hui, elle n'aurait plus jamais faim ni soif, elle ne verrait plus la guerre ni n'entendrait ses bruits destructeurs pas plus que les cris de peur et les plaintes, le sang versé, et que peut-être ses parents seraient sauvés, plus libres sans elle.

Un petit pas encore! Elle enjamba la margelle du puits, croisa ses bras sur sa poitrine naissante, ferma les yeux et sauta!

Son cri aigu, lâché malgré elle, déchira le calme du petit matin dans la palmeraie. Dans un premier temps, Idjouher sentit bien que sa chute l'entrainait très vite vers le fond inconnu du puits. Je veux mourir vite, se dit-elle. Puis, sans s'en rendre compte réellement, sa chute se ralentit, un nuage l'enveloppa, peut-être déjà le ciel, pensa-t-elle, avant de s'évanouir complètement.

La même voix légère que précédemment, comme une douce caresse, fit ouvrir les yeux à la jeune fille, surprise de se retrouver au même endroit d'où elle était partie pour vivre le pire cauchemar de sa jeune vie. Idjouher se remit à pleurer mais cette fois-ci de joie, de bonheur, d'avoir échappé au pire. Le murmure provenait de la gueule ouverte d'un serpent jaune, enroulé autour de son mollet gauche, dont la langue fourchue était en perpétuel mouvement. Idjouher eut un mouvement de recul bien naturel mais le serpent la rassura très vite sur ses intentions. Alors elle osa même une petite caresse avec sa main au-dessus de sa tête.

"Tu as été très courageuse et la grande famille des djinns est très fière de toi! Plus tard, quand l'âge sera venu, tu deviendras l'une des nôtres et ta mission sera d'aider les petites filles, comme toi, dans le besoin. Mais nous en reparlerons avec toi d'ici de nombreuses années. Pour l'instant vie ta vie d'humaine, ta vie de fille de touareg, ta vie en bleu,  sans horizon."

Idjouher, tellement heureuse d'avoir survécu à cette terrible épreuve, ne voulait qu'une chose, rentrer chez elle. Elle avait même oublié le but de son escapade nocturne et pourquoi elle se trouvait là, près du puits et sans sa cruche. Mais avant de se mettre en route, le serpent jaune qui, de sa jambe s'était laissé tomber au sol, lui recommanda de  ramasser ses larmes en enfonçant ses doigts dans les petits trous laissés par celles-ci. Et là, surprise, elle sentit quelque chose de dur sous la surface du sable. Vite, elle creusa de ses deux mains et mit au jour quelques belles pépites d'or!

"Voilà ta récompense!" siffla joyeusement le serpent. "Ne les perd pas, cache les bien sous ta tente et ne t'en sers pas d'un seul coup pour ne pas attirer l'attention des envieux. On a tué pour moins que cela. Bonne chance jolie Idjouher!"

Comme convenu avec son ami le serpent, elle raconta à ses parents qu'elle avait trouvé ces petites pépites en jouant dans le sable. Prudents eux aussi, ils ne s'en servirent qu'au compte goutte pour racheter le nécessaire. La toile couvrante de la tente fut changée, les tapis éliminés et les poufs remplacés, leurs deux vieux dromadaires échangés pour des bêtes plus jeunes, donc plus robustes. La famille d'Idjouher put aussi prétendre à un emplacement plus près du puits, participer aux méchouis  et acheter quelques fruits et légumes frais au marchand nomade qui s'arrêtait dans la palmeraie une fois tous les deux mois. "Courgettes, aubergines, pois chiches, melons et dattes du djebel** Amour!"

Peu de temps après, le bruit de la guerre s'éloigna. Le désert redevint plus sûr et les longues et lentes caravanes, majestueuses, purent reprendre leur chemin tracé dans cet univers de sable et de cailloux. La longue file de dromadaires se déplaçait, ondulait à travers les obstacles de cette nature sévère, allant de palmeraies en oasis. Souvent son chemin se fit en d'énormes cercles pour ne pas perdre la direction de l'eau, précieuse entre tout, ou se dirigea droit vers l'infini, vers une destination où l'on n'arrive jamais; le sentiment inné  de cette belle errance éternelle chevillée au corps et dont le but se trouve toujours une dune plus loin.

 

 

 

 

Tourner en rond ou aller droit vers l'infini,

C'est marcher et se déplacer aussi.

Mais en prenant un chemin par-là, par-ci

On finit toujours par se retrouver ici.

 

* Idjouher, prénom féminin qui, du langage bédouin et touareg, se traduit par "perle". Dans le contexte de ce conte, il est certain, que les parents appelèrent leur fille "petite ou jolie perle".

** Le mot djebel (ou gebel, jabal, jbel, djabal, etc.) désigne une région montagneuse aux vallées fertiles. Le djebel "Amour" devrait pouvoir se trouver sur une carte détaillée du Sahara! En cherchant bien... Là! Non! Plutôt derrière cette dune là ...

 

Le Colvert, Baudienville, Janvier 2019.

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12 décembre 2018

WILWARIN.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°33NS

WILWARIN

 

"Wilwarin était un elfe blanc de la race des elfes immortels et bienfaisants pour l'humanité. Il s'ennuyait  depuis des siècles à regarder les hommes s'entretuer. Il ne comprenait toujours pas, malgré tout le temps écoulé, leur folie et leur cruauté. Aucun coin de la terre  n'était épargné et voué à la paix et depuis peu les batailles et la guerre avaient envahi les étoiles et les galaxies. L'univers n'était que sang versé, malheur et misère. Planète rouge!"

"Lors de leur dernière assemblée, qui se tenait tous les cinquante ans, les elfes blancs avaient décidé qu'il n'était pas possible que tous les humains soient des barbares assoiffés de sang, qu'ils soient tous mauvais. Cette pensée, oh, combien sélective, avait donné lieu à des discussions sans fin et au bout de cent cinquante ans il avait été décidé de récompenser ceux qui, parmi les habitants du globe terrestre,  faisaient le bien. Mais par quelle manière réunir dans le camp du bien tous ceux  habitués au mal et les faire migrer du monde des ténèbres  au royaume de Râ?"

"Wilwarin, trouvant que les choses traînaient en longueur,  décida d'agir seul en utilisant tous les pouvoirs magiques dont il disposait librement sans avoir à rendre compte à sa hiérarchie. Via les ondes célestes il fit parvenir à chaque ange-gardien un message lui demandant un rapport annuel sur le comportement de l'humain sur lequel il était chargé de veiller et le garder sain et sauf jusqu'à son dernier souffle. Il ne fallut que quelques jours pour que ses ordinateurs se mirent à bugger! Le tri des gens  débuta  avec quelques dizaines de décennies de retard et avant que  les fiches individuelles, "Bon" ou "Mauvais," de millions de femmes et d'hommes se retrouvent dans le  panier "pour traitement urgent", il se passa encore un siècle. Zen attitude!"

"L'elfe blanc Wilwarin se mit à lire ces informations avec empressement et, après avoir parcouru chaque rapport, décida de la suite à lui donner. Les bons reçurent un narcisse blanc, immortel et à floraison permanente, à planter devant leur maison ou sur leur balcon. Les mauvais par contre, se virent envahis de mûriers sauvages, à pousse ultra rapide, sans fruits et aux épines pointues et longues, incassables et non taillables. Chaque piqûre occasionnait des maladies graves, douloureuses ou pas, en fonction de la gravité de la faute commise. Cette mise à l'épreuve durait dix ans. Et le mûrier disparaissait pour laisser la place à un narcisse blanc au premier bon rapport de l'ange-gardien concerné."

"Sur terre ce fut le désordre complet. -Pourquoi la voisine a une fleur blanche alors qu'elle a refusé une piécette au pauvre du village? -Pourquoi moi j'ai un murier sans fruits et suis tout le temps malade?  Que la mémoire des humains est courte et sélective! La voisine avait logé le pauvre dans une chambrette sans s'en vanter. Celle au murier agressif avait empoisonné le petit chien de la voisine trop bruyant! Et ainsi, au début de cette histoire, les mûriers poussaient un peu partout et si on avait dû faire un bouquet de narcisses blancs, il n'aurait pas été bien gros ni représentatif de la bonté humaine!"

"Mais peu à peu la planète bleue devint la planète blanche aux dires de cosmonautes qui survolaient et contournaient notre globe terrestre. Ce résultat incroyable était dû au travail incessant des anges gardiens qui, à force de persuasion, en pénétrant le cerveau humain, avaient inversé le courant du mal en direction du bien. Une terre entière de paix et d'amour! Seuls les marchands d'armes se débattaient toujours avec leurs ronces piquantes..."

Quand le réveil a sonné, l'horloge lumineuse indiquait sept heures trente sur ma table de nuit. Avant de partir au boulot je me devais, comme tous les matins, donner une goutte d'eau à mon narcisse blanc qui avait poussé à la place d'un vieux mûrier aux dards acérés, mort subitement. Pas de regrets, il n'avait donné aucun fruit dans le passé... Et moi qu'avais-je fait pour mériter une fleur blanche?

 

 

NOUS AVONS TOUS DROIT AU REVE.

LES ASSASSINS, TUEURS ET SOLDATS EN GREVE

ILLIMITEE ET ETERNELLE,

POUR UNE VIE TELLEMENT PLUS BELLE!

 

 

Le Colvert, Baudienville, Décembre 2018.

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12 novembre 2018

LE PRISONNIER OUBLIE.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°32NS

LE PRISONNIER OUBLIE.

 

Le nouveau roi avait été couronné quelques jours auparavant mais aujourd'hui encore le peuple en liesse continuait à festoyer. On ne trouvait  une place dans les nombreuses auberges de la ville que lorsqu'un client saoul était mis à la porte prié, à grands coups de bottes au cul, d'aller cuver son vin ailleurs. Ailleurs, c'était la plupart du temps l'encoignure du porche le plus proche.

Cela avait été une fête grandiose que l'accession au trône du nouveau monarque déjà connu à travers le pays pour ses idées de liberté et de progrès. Comme il l'avait promis, tous les prisonniers de l'immense prison centrale avaient été libérés. Tous ou presque, car ceux coupables d'un crime de sang furent discrètement passés par les armes dans leurs cellules. Et les voleurs ? Eh bien ils se promenaient en liberté et formaient le gros de la clientèle des "maisons à boire". On détroussait plus aisément un bourgeois en goguette après quelques pichets d'un bon vin de Loire que lorsqu'il était à jeun et sur ses gardes.

Le prévôt, dirigeant la grande prison, fit cependant appel à la plupart de ses gardiens pour nettoyer de fond en comble les centaines de cellules y compris celles des différents sous-sols qui s'enfonçaient profondément sous terre. Elles resserviront bien un jour! Plus aucune goutte de sang ne devait rester visible, ni sur les murs, ni au sol. Et c'est là, dans une salle de torture désaffectée, bien éloignée de la lumière du jour, qu'ils découvrirent un garçon sauvage, très maigre et très sale. Il n'avait pour seul habit qu'une vieille veste militaire, tellement crasseuse qu'aucun chien n'en aurait voulu pour couche. Les manches de ses loques avaient servi longtemps de mouchoir, la morve lui pendait quand même au nez et ses cheveux grouillaient de toutes sortes de vermines. Les matons s'en amusèrent bien, le bousculèrent un peu  puis confièrent ce jeune homme à la lavandière la plus proche afin qu'elle le décape de la tête aux pieds et lui rende figure humaine au lavoir  sous les quolibets  des autres matrones. Lui, ébloui par la lumière du jour et l'ouïe dérangée par les rires gras des gens, ne pensait qu'à une seule chose,  retourner dans le noir des sous-sols après avoir chapardé un gros pain à l'étal de la boulangerie. Les gardiens, à coups de croche-pieds,  le faisant tomber régulièrement et riant de ses chutes, le poursuivirent jusque dans les escaliers de la prison qui s'enfonçaient dans les entrailles du bâtiment.

C'est le moment que choisit Stonebriq, l'esprit bienveillant de tous les murs du monde et qui fait en sorte que maisons, châteaux et palais tiennent debout,  pour intervenir. Le bon génie des murs s'arracha quelques pierres pour les lancer à ceux qui titillaient le gamin. Ils partirent bien vite, ces lâches, sans comprendre ce qu'il leur arrivait. Ils fermèrent la prison derrière eux déclarant au prévôt qu'elle était bien propre et vide. Ils laissèrent en tête à tête le gamin et le génie. Ce dernier avait pour tâche de protéger les humains en les abritant dans des constructions solides. Pourvu de millions de jambes dures comme l'acier, il en planta régulièrement là où une nouvelle bâtisse allait voir le jour. Ainsi les murs étaient plus solides et les hommes, qui changent souvent d'avis, lorsqu'ils voulaient les démolir pour une raison ou une autre, avaient beaucoup de mal à les abattre. On ne connaissait que deux ennemis à Stonebriq, les tremblements de terre et les bombes.

Pour l'instant la prison tenait bien debout et aucune catastrophe sismique n'était annoncée. Le royaume vivait en paix. Notre gamin, qui dans le noir avait mangé la moitié du gros pain, s'était endormi le ventre gonflé et ronflait gentiment sans déranger personne. Le départ des prisonniers avait laissé place à un silence abyssal, interrompu seulement par le bruit de quelques pierres qui tombaient lorsque notre bon génie changeait de position dans son sommeil.  Par moments Stonebriq était très maladroit. En s'étirant le matin au réveil, il avait fait tomber involontairement les tours de maints châteaux, occasionné des fissures dans de gros murs ou transformé prématurément un beau bâtiment en vieille ruine que les touristes aimaient  visiter. Mais pour l'instant c'était le gamin qui lui posait problème. Le garçon avait à nouveau faim et hurlait son mal-être au monde qui ne l'entendait pas. Stonebriq employa les grands moyens. En tapant les murs d'un rythme  connu uniquement de lui, il alerta à travers les parpaings le monde bienveillant des elfes passe-murailles. Ceux-ci ne se firent pas prier pour venir au secours du jeune garçon et à l'esprit bienveillant des pierres et constructions. Un repas, digne du meilleur traiteur de la ville, arriva dans la cellule sur une belle table nappée et éclairée par deux chandeliers. Ainsi le garçon s'habitua peu à peu à la lumière et s'obligea, sur les conseils du bon génie, à courir dans les couloirs et monter et descendre les nombreux escaliers de la prison pour entretenir sa forme physique.

De jour en jour, grâce aux elfes, son coin malsain des sous-sols se transforma en une belle chambre. Il reçut un bon lit à baldaquin, un mobilier en merisier massif, table et chaises joliment sculptées et aussi un fauteuil confortable disposé juste à côte d'une bibliothèque bien fournie. Un elfe professeur apprit au garçon à lire et d'autres, tout dévoués à sa cause, lui enseignèrent toutes les matières nécessaires à son développement intellectuel. Et malgré son isolement voulu il n'avait plus le temps de s'ennuyer ni de traîner de cellule en cellule comme il le faisait au temps où la prison était pleine d'une racaille pas toujours bienveillante avec lui.  Stonebriq lui aussi était heureux d'avoir ses murs joliment peints et décorés de tableaux  du monde entier.

Le garçon devint bientôt un jeune homme savant et bien mis mais aussi de plus en plus exigeant. La dernière salle des basses-fosses avait été transformée en une belle piscine avec jets d'eau et simulateur de vagues et d'autres anciennes cellules en chambres pour d'éventuels  amis. Mais comment s'en faire?  Il s'ouvrit de ce problème à Stonebriq, qui sous condition de toujours revenir, lui permit de temps en temps de prendre une soirée de liberté en dehors de la prison. Timide au début, il se mélangea rapidement aux jeunes gens de son âge. Il en ramena trois un soir qui ne croyaient pas leurs yeux quant il leur fit traverser le mur à sa suite. L'intérieur de l'ex-prison ne déplut pas non plus aux visiteurs car la table était bonne et le vin gouleyant.  Bientôt, ceux qui voulaient revenir avec lui visiter  ce qu'il appelait son "studio", furent de plus en plus nombreux. Passer à travers un mur pour ensuite dîner comme un prince et faire la fête sans craindre les plaintes des voisins pour un bruit infernal, tous et toutes furent d'accord et, même sans invitation, se pressèrent devant les murailles cherchant le passage secret pour entrer, avec plaisir, dans cette prison dorée. Et le garçon demanda toujours plus, toujours mieux et sembla souvent mécontent des services qu'il recevait du bon génie et ses elfes. Ceux-ci, par contre, et malgré leur bonté naturelle, commencèrent à le trouver peu reconnaissant après tout ce qu'ils avaient fait pour lui.

Et ce qui devait arriver se produisit un jour. Les gendarmes du roi signalèrent une agitation anormale aux abords de la prison pourtant fermée ainsi que des disparitions temporaires inquiétantes de nombreux jeunes citoyens de la ville. Le prévôt mit fin à ce défilé en interdisant la circulation aux calèches comme aux piétons dans les rues menant à la grande place où se trouvait la prison. Puis il s'y rendit escorté d'une douzaine de gardiens. Une fois les lourdes grilles ouvertes on y trouva un interieur rongé par les moisissures et le salpêtre. Les cellules étaient humides et plongées dans le noir. Aucun signe de vie n'était visible, seul le silence accueillit les visiteurs.

"Balivernes que tout cela! Elucubrations de soudards! Me déranger pour rien sera puni la fois prochaine!" conclut le prévôt.  Une fois les cadenas remis à leurs places chacun vaqua à ses occupations habituelles non sans avoir fait un arrêt prolongé à  l'auberge mitoyenne  qui portait le joli nom de "La liberté".

Stonebriq ainsi que les elfes, que tout ce remue-ménage avait fortement dérangés, mécontents du garçon qui s'était servi d'eux d'une façon abusive ne remirent pas les cellules en état et habitables comme avant. Ils se désintéressèrent du prisonnier  et le laissèrent dans son sous-sol noir et froid...

Quand quelques siècles plus tard, le roi fut remplacé par un président, on s'attaqua au grand chantier de démolition de cette énorme prison aux murs difficiles à abattre. On découvrit bien un crâne et quelques ossements humains blanchis par le temps et le manque de lumière. Et l'ouvrier, en les ramassant à la pelle, eut cette réflexion: "Cette tête, ces nonos, c'est surement ceux d'un prisonnier oublié"!

 

ON N'ACQUIERT UN BIEN QU'EN TRAVAILLANT

MAIS SÛREMENT  PAS EN COMMANDANT

SANS SAVOIR LE REALISER AU PARAVENT.

 

 

Le Colvert, Baudienville, novembre 2018.

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05 octobre 2018

L'ALASTYN.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

 

31NS

 

L'ALASTYN.

 

L'Alastyn, cheval des ondes aux pouvoirs magiques, sortit de la mer, prit pied sur le rivage de la grande île et se transforma en un clin d'œil en un  joli poulain à robe grise. Il s'ébroua vigoureusement afin de débarrasser son corps des gouttes d'eau qui le recouvraient et brouta quelques brindilles d'herbe fraîche. Puis il se mit en route en direction le village le plus proche. En chemin, peu à peu, il se transforma en un beau jeune homme aux cheveux longs, blonds et bouclés. La longueur des cheveux avait son importance pour cacher ses oreilles qui, quelque figure humaine ou animale qu'il prit, restaient toujours grandes et pointues comme il convient à un beau cheval.

Sur cette île, créée il y a des millions d'années par deux géants, les chemins étaient rudes, recouverts de gros cailloux coupants et comportaient aussi de nombreux trous et failles dans lesquels, une fois  un pied mis par inadvertance, il était facile de se casser la cheville ou la jambe. Le jeune homme avançait donc prudemment en espérant que les géants somnolaient à cette heure-ci, car les créateurs de cette île étaient toujours là, condamnés à vie à la tenir à bout de bras afin qu'elle ne disparaisse engloutie par les flots. Un léger tremblement de terre se produisait régulièrement quand un des deux géants avait une crampe ou voulait changer de bras. Les habitants de l'île étaient habitués à ces remue-ménage et disaient en riant "Ah, voilà un de nos deux piliers qui se gratte une puce!"

Quant à notre Alastyn, il errait ainsi depuis quelques siècles à la recherche de l'âme sœur qui le chevaucherait, insensible au temps, à l'eau salée et aux embruns, lors de ses escapades quotidiennes occasionnant ainsi des vagues énormes.  Quant il se reposait, flottant entre deux eaux, la mer était calme. A son réveil la mer devenait mauvaise avec des creux semblables aux abysses de l'océan  y entrainant toute embarcation qui avait la malchance de croiser dans les parages à ce moment précis.

Bientôt il serait arrivé. Au loin brillaient quelques lumières s'échappant des fenêtres aux rideaux ou volets mal clos. Il s'approcha doucement en pensant quelle histoire il pourrait bien inventer pour expliquer sa présence, lui un inconnu, sur cette île où tout le monde se connaissait, se trouvant toujours une bonne raison ou un lien de parenté pour se retrouver cousines ou cousins.

Une maison plus belle et plus grande que les autres, attira le regard de l'Alastyn. Il s'en approcha pour regarder discrètement par les fenêtres. Et ce qu'il vit le stupéfia! Deux jeunes filles aux visages parfaitement semblables, belles, même très belles, habillées de soie et de mousseline, dansaient sur l'air d'une vieille chanson celte. Les gestes étaient gracieux et leurs déhanchements, en rythme avec la musique d'un vieil homme assis sur une sellette en bois avec sa mandoline. Il fredonnait tout bas des chants millénaires où il était question de preux chevaliers partant à la recherche de leur dulcinée en affrontant des dragons à sept têtes, des monstres difformes et laids et tous les dangers que la vie met en travers du chemin de celui qui veut atteindre le graal ou, plus couramment, une compagne pour la vie.

L'Alastyn se mit à rêver. Il se voyait déjà en chevalier intrépide, arrivant hors d'haleine et se jetant aux pieds de sa belle pour y déposer une rose rouge. Mais là, il lui fallait deux fleurs, son coeur s'étant épris, à ardeur égale, pour ces deux charmantes jeunes filles. Tremblant d'excitation, son esprit chauffé à blanc, il ramassa deux touffes de fleurs jaunes dans le jardin et s'élança vers la porte de la maison. A l'arrivée bruyante du beau jeune homme dans la pièce, les deux demoiselles poussèrent d'abord un "Aaah" de frayeur puis un "Ooooh" admiratif en dévisageant mieux l'intrus. Le vieil homme lui, avait laissé sa mandoline pour un grand bâton avec l'intention de chasser ce visiteur inattendu.

En un clin d'œil l'Alastyn pétrifia l'homme en une remarquable statuette sur une des étagères du buffet, effaçant par la même occasion son souvenir dans les mémoires des demoiselles.  Il raconta ensuite aux jeunes filles qu'il était naufragé et que son bateau avait coulé à pic ne laissant aucune trace sur le rivage. Il s'en était sorti. Comment? Cela tenait du miracle! Elles lui servirent aussitôt un vin chaud pour le réchauffer avec une grande assiette de soupe fumante. Le lard gras fondait sous la langue. Peu à peu la confiance s'installa entre eux trois et le beau jeune homme expliqua qu'il était très riche, qu'il naviguait autour de la terre pour son plaisir, et que cependant il n'était pas totalement satisfait parce qu'il lui manquait une compagne pour partager ses aventures. Les deux filles se regardèrent et d'un commun accord lui expliquèrent qu'étant jumelles, jamais elles ne se sépareraient, et que comme lui, elles étaient toutes les deux tombées sous son charme.

"Allons faire un promenade sur la plage" proposa l'Alastyn. "Peut-être en marchant  et avec l'aide de la brise marine, l'une de vous deux cédera sa place à sa sœur."

"Jamais" répondirent elles simultanément.

"Bien, alors venez! Quand vous aurez vu ce que je suis réellement, l'une aura peur et celle dont l'amour est le plus fort pour moi, me suivra malgré tout."

En arrivant au bord de la mer, le beau jeune homme se transforma en un élégant pur-sang gris et dit aux deux filles, très surprises et effrayées par ce changement subit : "Alors! Toujours prêtes à me suivre?" Et les dévisageant, toutes les deux, à tour de rôle,  avec ses yeux doux d'étalon amoureux il leur fit signe de monter sur son dos.

Ce n'est pas une mais les deux qui se précipitèrent, s'installèrent  en amazone,  tenant fermement  la crinière. L'Alastyn poussa un grand hennissement et se lança au galop vers la mer, son royaume. Il  disparut bientôt sous les flots non sans avoir transmis à ses deux cavalières l'immunité nécessaire à un humain pour vivre sous l'eau sans se noyer.

Et ce fut une chevauchée fantastique jusqu'aux plus grandes profondeurs où se trouvait son château. Un palais construit en roches d'argent du sol jusqu'à la plus haute tour. L'ambiance était marine faite de millions de coquillages irisés et dont à chaque petit remous de l'eau, les couleurs changeaient, baignant toutes les pièces dans un halo aux aspects arc-en-ciel. Les deux demoiselles ne savaient où jeter leurs regards tant ce décor était féerique. Et les cris de surprise ne manquèrent pas non plus. Leur chambre était meublée de deux lits à eau tiède qui  prirent, aussitôt allongées, la forme de leur corps. Une vague immobile recevait leur cou et leur tête. Polochon en dentelles de mer. Un peu de repos serait le bienvenu après tous ces évènements d'une journée très riche en péripéties.

Plus tard, l'Alastyn, grand prince des chevaux ondins, avait repris figure humaine et leur fit visiter son palais. Dans la grande salle à manger un festin était prévu: Posidonies* hachées dans des coquilles Saint-Jacques, corail pilé finement en semoule, tomates de mer en vinaigrette, Thalassias* marinées au sel de mer en salade et Zosteras* arrosées d'un jus d'eau douce, voilà ce qu' indiquait le menu. Les cure-dents étaient fournis par les oursins. Tous les trois dégustèrent dans des coupes d'écume figée plusieurs grands crus d'eau de mer dont la qualité dépendait de la profondeur à laquelle elle avait été puisée. Comme petite promenade digestive, le prince amena les jeunes filles découvrir la grotte sous le château aux stalactites de cristal le plus pur. Quel émerveillement que de se trouver au centre d'une géode au décor blanc comme neige immaculée dont les reflets se reproduisaient par milliers à l'infini. C'est ce qui donne aux vagues, à l'eau des océans, ces scintillements que l'on peut apercevoir jusqu'à  leur surface, étincelles venues d'un autre monde.

Puis ils firent une nouvelle chevauchée sous-marine. L'Alastyn avait repris la forme d'un cheval des ondes portant sur son dos ses filles aimées. Et c'est alors que l'accident se produisit. L'une d'abord, l'autre ensuite, toutes deux furent emportées par une énorme vague de fond laissant l'Alastyn lutter en vain contre cette masse d'eau pour tenter de les récupérer. Les jeunes filles, dont la protection les rendant insensibles à vivre sous l'eau, prenait fin. Elles absorbèrent beaucoup d'eau, l'air leur manquait, et furent, finalement, rejetées sur une des plages de leur île. Le nez dans les coquillages, la bouche remplie par le sable, elles eurent du mal à reprendre leur respiration de terriennes. Mais... était-ce un rêve qu'elles avaient vécu ?  Où était passé le gentil cheval marin? Et surtout... où était le beau jeune homme, ce prince du monde sous-marin?

Une fois bien réveillées, les poumons libérés de l'eau salée, elles reprirent le chemin de leur maison. Une caresse à la statue du buffet et le vieillard reprit vie et sa mandoline pour continuer à fredonner son chant là où il l'avait laissé. Les filles se remirent à danser, doucement, avec tristesse en pensant à leur amour perdu. Elles se rendirent à la plage tous les jours suivants pour pleurer afin que leur grand-père ne les surprenne pas dans cet état-là. Elles pleurèrent beaucoup, leurs larmes, glissant sur les galets humides se mélangèrent à celles du cheval ondin qui, lui aussi, sous la surface de la mer, pleurait aussi inlassablement. Il avait reçu l'interdiction de son dieu Neptune de refaire surface, de se transformer afin de faire tomber dans ses filets des êtres humains.  A fortiori des jeunes filles innocentes.

Les habitants de l'île, qui ne s'étaient pas aperçus de l'absence des jumelles,  remarquèrent que peu à peu les marées devenaient plus fortes et que la mer risquait de submerger la terre, leurs jardins, leurs maisons. Alors quoi? Les géants chargés de tenir l'île au dessus du niveau de la mer avaient-ils une faiblesse? Des crampes dans les bras ? Il fallait absolument savoir. Le seul habitant de l'île, un homme au thorax très développé, qualifié pour s'adresser à eux, fut requis et prié de descendre en apnée voir ce qu'il se passait. Il fut rapidement de retour sur terre confirmant que devant la montée des eaux autour de l'île, les géants-piliers étaient déjà sur la pointe de leurs pieds et les bras tendus au maximum. Cela ne pouvait durer!

Les deux filles avaient, bien sur, entendu parler de ce problème et décidèrent de pleurer dans leur potager, délaissant la plage. L'Alastyn ne sentant plus le goût de leurs larmes, se dit qu'elles l'avaient oublié et retourna mourir dans la grotte sous son château auprès de ses aïeuls.

Peu à peu, l'oubli, qui nous est propre, fit son effet et la vie ordinaire reprit son droit sur l'île. Filles disparues sous l'eau, cheval ondin, jeune prince venu des abysses, mais tout cela n'est que conte venu du fin fond des âges. Tout cela n'a jamais existé, dirent les plus sceptiques, d'autres pensèrent que les jumelles avaient tout inventé pour se faire valoir aux yeux des jeunes gens du bourg. Mais personne ne mentionna la possibilité d'un rêve... devenu réalité!

 

 

LAISSE L'EAU AUX POISSONS

ET L'AIR AUX  CANASSONS.

CHACUN A SA PLACE

VEILLE A LA SURVIE DE SA RACE.

 

 

 

 

*Plantes sous-marines qui existent réellement.

 

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07 septembre 2018

LE JEUNE PRINCE.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

N°30NS

 

LE JEUNE PRINCE.

 

Une fois, en des temps fort reculés, il y avait un royaume tout petit mais très riche.  Dans les coffres du donjon dormaient des quantités incalculables de lingots et de pièces d'or et d'argent d'un métal des plus purs, des fûts emplis de tonnes de pierres précieuses de toutes les couleurs, diamants les plus rares, rubis, émeraudes d'un vert profond, topazes et saphirs et tant d'autres, ainsi que des perles des plus pures. Le château et les grands villages que comptait ce royaume étaient entourés de montagnes et de forêts infranchissables et pourtant la rumeur de ses richesses avait franchi tous ces obstacles naturels lui servant de frontières.

L'accès au royaume se faisait par une seule route peu entretenue, offrant des nids de poule à chaque mètre aux roues des carrosses qui s'y aventuraient. Puis il fallait passer un col en altitude. Là se trouvait l'unique bureau des douanes et de la gendarmerie royale. Les visiteurs étaient interrogés longuement sur la raison de leur venue et au moindre signe de curiosité ou d'avidité concernant le trésor royal, ils étaient priés, poliment mais fermement, de faire demi-tour.

Aussi après un long voyage, souvent terminé à pied ou en chaise à porteurs, les rares personnes admises étaient logées dans le seul hôtel de la capitale, hébergées et nourries gracieusement. Le service à table était fait par de jeunes et jolies apprenties fées aux ailes transparentes  et la cuisine tenue par un vieux diable retraité et ses commis diablotins qui avaient toujours froid. Il faut dire qu'aucune monnaie ne circulait dans ce royaume, que tout était gratuit et que le mot "impôt"  était inconnu. Le roi et la reine, très prévoyants et généreux pour leurs sujets, s'occupaient de tout.

 A l'interieur du royaume cela représentait un travail considérable pour le personnel de la demeure royale et à l'extérieur les envies et jalousies grandissaient régulièrement. Les rares individus qui avaient tenté de s'introduire clandestinement dans le royaume en franchissant les montagnes, disparaissaient comme par enchantement dans la forêt. Ces bois, étaient peuplés de monstres, mi-hommes mi-loups garous, peu nourris afin de les rendre plus féroces encore envers les étrangers clandestins. Ce n'est pas une poignée de framboises ou de myrtilles qui les aurait rassasiés! Seuls les habitants du royaume pouvaient cueillir ces fruits délicieux en toute sécurité.

Au dernier étage de la "Tour Haute", qui dépassait allègrement le donjon du château et qui était surmontée d'une girouette en forme de sarcelle, vivait l'unique enfant royal, le jeune prince. Il avait à sa disposition de nombreux serviteurs et un appartement très vaste, admirablement meublé et décoré. Il élevait, en cachette de ses parents qui étaient trop occupés pour monter là- haut, un tas d'animaux étranges, un petit chien à tête de dragon, des chatons à six pattes, deux cobras à écailles d'or, un fennec aux longs poils ocres, son préféré qui dormait avec lui, ainsi que de nombreux oiseaux au plumage chatoyant qui s'envolaient le matin et rentraient le soir pour dormir. Il y avait aussi un couple de colverts qui avait appris au jeune prince à cancaner dans leur language.

Le jeune prince passait aussi beaucoup de temps à lire ou à regarder par sa fenêtre. Il rêvait de voyages, de découvertes, de pays lointains, du moins à ceux de l'autre côté de la forêt et des montagnes. Il suivait de ses yeux envieux les vols d'oiseaux migrateurs et les trouvait très chanceux.

Un jour  passa dans la ligne de son regard un peu mélancolique, à la hauteur de la fenêtre, un gigantesque canard du Labrador que l'on appelait aussi "canard émeraude". Le prince ne put s'empêcher de siffler d'admiration et lui faire de nombreux signes de la main. Ce canard assurait depuis peu des voyages aériens, à la demande, pour satisfaire les envies de dépaysement des gens qui voulaient découvrir d'autres horizons tout comme le jeune prince. Croyant qu'on le hélait , le grand canard rebroussa chemin et se mit en vol stationnaire près de la fenêtre où se tenait le jeune prince. Celui-ci, surpris et sans réfléchir plus avant, voyant une place libre sur le dos du transporteur sauta par la fenêtre pour rejoindre les autres voyageurs. Il y avait là plusieurs personnes profitant de leurs congés pour découvrir gratuitement des destinations dites exotiques. Deux diablotins et un elfe de l'hôtel qui étaient mis en chômage technique faute de clients, le garagiste, qui avait dans ses bagages, trois roues faussées à réparer comme devoir de vacances, le croque-mort avec un cercueil à sa taille en cas d'accident et quelques autres personnes. Le jeune prince se renseigna sur le vol et sortit de sa poche une pépite d'or pour récompenser le transporteur. Le canard vert avala son royal pourboire tout en se disant qu'il allait devoir surveiller son transit pour le récupérer!

" Cela me va! Allons n'importe où pour regarder autre chose que ces forêts et montagnes, magnifiques certes, mais qui nous bouchent la vue!" dit le prince se couvrant de quelques chaudes plumes pour passer la cime des sommets. Cet obstacle franchi, le vol de la compagnie "Emeraude Holidays" redescendit ensuite, se stabilisant à une altitude où l'air était plus doux. Que c'est beau pensa le jeune prince en regardant les vallées, rivières et villages, qu'il survolait. Le style des bâtiments changea tout au long du voyage passant de temples aux pagodes, de cabanes en bois aux palais en marbre rose, de maisons sur terre ou sur pilotis. La mer! Personne n'avait encore vu ce spectacle. Les gens que le jeune prince apercevait au sol changeaient aussi de couleurs, ici des visages jaunes riants, là des faces noires souvent en pleurs. Parmi tous ces êtres vivants il y avait certes des femmes et des hommes comme lui mais aussi des plaines couvertes de troupeaux de bisons, des hordes d'éléphants poilus, des dragons cracheurs de feu qui incendiaient tout sur leur passage et dans les mers survolées, des poissons minuscules en bancs et d'autres énormes à tête ronde au bout d'un long cou sans fin qui happaient les mouettes au vol. Des bateaux  de toutes tailles, à grandes voiles ou avec de gros tuyaux noirs fumants.

"Que le monde est beau!" s'écria le prince. Regardez tous ces enfants qui se bataillent, ces véhicules bizarres avec une bouche à feu lançant de gros bonbons dorés et..." Il fut interrompu par une annonce du transporteur demandant aux passagers de bien se cramponner car il allait reprendre de l'altitude pour échapper aux tirs des canons d'en dessous. La guerre, pourquoi? Encore une chose inconnue en son royaume.

Quelque temps après, le canard émeraude indiqua aux voyageurs qu'il allait faire une escale. Une fois posé, les passagers avaient quartier libre pour faire quelques achats de souvenirs. " Achat ? C'est quoi au juste?" pensèrent-ils tous. Quand les commerçants de tissus multicolores, de masques de sorciers, de petits singes tristes en cage ou de colliers de fausses perles leur couraient après parce que la notion de payer n'existait pas dans leur pays, les passagers du canard vert se réunirent autour du jeune prince que certains avaient reconnu. "Je m'en occupe" dit-il, j'ai lu quelque part que cette coutume existait sur cette terre et je vais récompenser cette meute hurlante et gesticulante. Dés que les vendeurs aperçurent les petites pépites d'or dans la main du prince, ils s'agenouillèrent devant lui tendant des mains tremblantes, avides et fébriles.

Et le voyage, "découverte d'un autre monde," se poursuivit pendant encore une semaine. Survols d'endroits calmes où la population dépliait des banderoles "Bienvenue", endroit idéal pour une escale au bord d'une mer turquoise et repas sous les palmiers. Plus loin des aéronefs belliqueux prirent le canard émeraude en chasse tirant des rafales de mitrailleuses intimidantes parce qu'il avait, par erreur, pénétré dans un espace aérien interdit. Ils survolèrent ainsi des pays amicaux et ennemis, ces derniers en haute altitude pour éviter de prendre du plomb dans l'aile.

Le transporteur, une fois rentré à bon port, s'arrêta en vol stationnaire devant la fenêtre du prince pour lui permettre de débarquer et regagner son appartement. " Tiens, encore une pépite bien méritée et surveille tes crottes..." dit le prince en riant, tout en enjambant son appui de fenêtre. Curieusement personne parmi ses domestiques ne s'était aperçu de son absence. Les horloges du palais affichaient toutes seize heures trente alors que c'était à cette heure précise que le jeune prince avait embarqué sur le canard vert mais...trois semaines plus tôt! Pendant son absence le temps s'était arrêté dans son royaume. Les lutins, chargés de l'horloge centrale de laquelle dépendaient toutes les autres du pays ainsi que les réveils et les montres de la population, avaient tourné les aiguilles à l'envers  chaque jour, à minuit, pendant  l'absence du jeune prince. Personne, ni ses parents, la reine et le roi, aucun de leurs sujets, ne s'était aperçu de ce tour de magie. Cependant, ce jour là, à l'heure du gouter, un observateur avisé aurait remarqué que les enfants réclamaient et mangeaient beaucoup plus que les autres jours et que chez les adultes les gargouillements d'estomacs, signe de faim, étaient plus nombreux et se produisaient plus tôt et se faisaient beaucoup plus bruyants qu'à l'accoutumée. Et le jeune prince, lui, n'attendait que la prochaine occasion pour s'échapper à nouveau!

 

 

  

 

UNE ESCAPADE EN TERRE INCONNUE ?

AVEC TOUS LES DANGERS ENCOURUS!

MEME LES REMORDS DU COUPABLE

 NE GOMMERONT CETTE FAUTE PUNISSABLE.

 

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, septembre 2018.

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08 août 2018

LES TROIS OURSONS.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°29NS

LES TROIS OURSONS.

 

Dans un pays lointain recouvert de forêts de sapins majestueux, où la neige cache sous  sa couette épaisse et blanche toute la nature cinq mois par an, vivait une maman grizzly qui portait le joli nom d'Alaska. Elle était impressionnante par sa taille et   sa force.  Son amour pour ses trois oursons était aussi immense qu'elle était grande et forte. Elle avait donné le jour à ses petits au fond d'une grotte qui était sa tanière. Là étaient nés, à peu d'intervalle, deux garçons Aldo et Alex, puis Abby leur  sœur. Leur robe était d'un brun foncé à reflets bleutés noir-ébène et tous les trois avaient une tache blanche, de la taille d'une pièce d'un dollar argent, sur le poitrail comme maman et comme papa aussi. Papa, lui,  avait été tué par des trappeurs quelques mois plus tôt lors d'une battue aux loups! Difficile pourtant de confondre un énorme grizzly avec un coyote. Le besoin de tirer sur un bel animal avait été plus fort que le respect de la faune sauvage. Tuer pour le plaisir de tuer!

En ce mois de janvier-là, il faisait particulièrement froid et la neige était tombée en gros flocons étoilés sur plusieurs mètres d'épaisseur. Les trois oursons avaient vite fait leur fourrure d'hiver en tétant copieusement le bon lait de maman grizzly, bien qu'en cette période d'hivernation,  la nourriture se faisait plus rare. Et Alaska, encore triste du départ de leur père, se disait: "Vivement l'hiver prochain  que mes petits soient plus grands, ils pourront vivre alors leur première nuit de Noël avec son miracle de minuit, lorsque tous les arbres de la forêt s'éclaireront, comme par magie, et scintilleront de mille feux. Ah, les jolis reflets de ces millions de lumières multicolores sur la neige et les stalactites qui pendraient à l'extrémité des branches! Elles s'éteindront avec l'arrivée du jour nouveau." Sur ces pensées joliment illustrées, la maman grizzly s'endormit, ses trois amours bien au chaud entre ses pattes serrées  contre son ventre douillet. Heureuse.

Quelque temps après, quand les premiers chants des oiseaux réveillèrent la nature au printemps et les hibernants de leur sommeil, la faim au ventre, la jolie petite famille d'Alaska ouvrit elle aussi ses yeux. Le museau en éveil, Alaska sortit la première, pour s'assurer qu'aucun danger ne guettait ses petits. Elle huma l'air environnant après avoir dégagé avec ses grosses pattes quelques tas de neige encore durcis par le gel nocturne. Aldo, Alex et Abby  commencèrent, vite fait, une bataille de boules de neige. Puis tout à coup Alaska sentit comme une odeur de poisson. Curieux, se dit-elle, nous sommes pourtant loin de la rivière. Soudain elle vit arriver vers elle comme une très grosse boule de neige d'ou dépassaient un museau noir et la queue d'un gros saumon! La "boule" se secoua et il en sortit une ourse polaire blanche comme neige, une cousine très éloignée, disait-on, d'Alaska, et qui résidait d'ordinaire dans un igloo non chauffé près du pôle nord. Toute seule.

"Salut la cousine," grogna joyeusement l'ourse blanche. "Je vous ai apporté le petit déjeuner. En passant la rivière, encore partiellement gelée, j'ai eu la chance d'attraper sans peine ce beau et gras saumon."  Alaska appela ses gamins pour leur montrer le poisson. Leur premier saumon. Tous trois reniflèrent copieusement et, à l'unisson, retournèrent téter maman. Ils apprendraient plus tard au cours des trois années à venir, se dit Alaska, ils ne sont pas encore prêts à me quitter! Et elle se mit à dévorer ce saumon tout frais et délicieux. "La cousine" s'était endormie après son long chemin et bientôt Alaska fit de même pour digérer et les trois petits aussi. La fatigue aidant d'avoir si bien joué dans la neige.

C'est alors que "la cousine blanche" ouvrit un œil, constata que son plan avait fonctionné et très doucement s'approcha des dormeurs, saisit un ourson par la peau du cou avec sa gueule et quitta les lieux très vite. Abby encore somnolente, ne se réveilla que bien plus tard, au moment ou sa ravisseuse traversa la rivière, de bloc de glace en plaques, sans glisser. En habituée!

Du côté de la tanière d'Alaska, alors que le printemps  débutait timidement, la vie était axée sur la recherche d'Abby. Aldo et Alex jouaient peu, tentaient de suivre leur mère constamment en mouvement à la poursuite de telle ou telle piste qu'ils avaient du mal à suivre longtemps. Dès le lendemain de la disparition inexpliquée d'Abby, maman grizzly avait lancé une alerte enlèvement via le réseau "Nouvelles de la Forêt" exploité par les écureuils, si nombreux que les informations circulaient rapidement d'arbre en arbre,  plus vite encore qu'ils ne se déplaçaient. Une semaine plus tard, toujours rien, pas le moindre indice sur ce qui avait pu se passer. Et la cousine! Elle est où?

C'est au cours d'une de ces promenades, qui avaient pour but unique de trouver la trace d'Abby, qu'Alex fut enlevé par un  pygargue à tête blanche et à l'envergure impressionnante. Alors qu'Alaska et ses deux petits étaient tranquillement installés dans une jolie clairière où éclataient au soleil encore timide, les premières perce-neiges sauvages, que l'accident était survenu. Maman grizzly était allée à la pêche et rapportait une belle truite afin que ses deux garçons goûtent à autre chose que son propre lait. C'est à ce moment que l'aigle avait fondu sur eux, s'était emparé d'Alex et d'un coup d'ailes vigoureux, s'était élevé au dessus des cimes des sapins environnants.

Alaska avait, bien entendu, tenté d'empêcher cela et s'était jetée de toutes ses forces sur l'aigle mais celui-ci avait été plus rapide et agile qu'elle. Les larmes aux yeux, la grizzly avait à nouveau appelé les écureuils à son secours. Ceux-ci s'étaient éparpillés dans la forêt et avaient essayé de suivre le vol de l'aigle en sautant de cimes en branches, tout en le tenant à l'œil. Mais quand le pygargue avait quitté la zone boisée et était parti plus haut dans la montagne, ceux qui le poursuivaient, ne pouvaient s'aventurer en terrain découvert. Ils avaient vu l'aigle s'élever contre la muraille montagneuse dans le but de rejoindre son aire. Alaska après plusieurs tentatives de suivre la direction qu'avait pris le ravisseur, avait dû y renoncer devant la fatigue que montrait le petit Aldo. Alors elle avait rebroussé chemin pour rentrer dans sa maison ne voulant en aucun cas laisser seul l'unique petit ourson qui lui restait.

Le quotidien était devenu vite très triste et silencieux dans et autour de la grotte d'Alaska. Celle-ci  ne lâchait pas du regard son petit bonhomme ours. Tous deux ne sortaient plus que pour cueillir quelques baies sauvages pour se nourrir et restaient tapis, l'un contre l'autre, au fond de leur tanière.

Un matin cependant ils furent réveillés par des cris d'hommes et des aboiements de chiens. Bientôt les chiens pénétrèrent dans la grotte et montrèrent leurs dents aux deux ours. Aldo curieux s'était un peu éloigné de sa mère croyant trouver de nouveaux compagnons de jeu. Sa maman avec sa grande taille et ses grognements tentait de faire fuire les chiens. Ceux-ci prudents reculaient devant cette masse menaçante non sans avoir entouré l'ourson pour le diriger vers la sortie à force de petites morsures aux pattes comme s'il était une vulgaire brebis égarée du troupeau. Malgré cela Alaska avait décidé de ne pas bouger sachant pertinemment que si elle se présentait à l'entrée de la grotte elle serait immédiatement abattue par les chasseurs assoiffés de sang, heureux de donner la mort, afin de se procurer un beau "jeté-de-peau" pour leur divan. Elle repensa au papa de ses petits qui lui aurait conseillé cette prudence.

Les chasseurs emprisonnèrent l'ourson dans un grand filet pour le transporter vivant à leur véhicule tout-terrain en se félicitant de leur prise dont l'avenir, dans leurs esprits, était tout tracé. Il finira à faire le beau dans un cirque après s'être fait dresser durement à coups de fouet. Et ni les hommes  ni les chiens retournèrent à la grotte où silencieusement Alaska pleurait en pensant à ses trois petits tout en maudissant toutes les ourses polaires, tous les aigles et tous les hommes et leurs chiens, la vie. La nuit d'Alaska allait se trainer en longueur sans sommeil, cela même en fermant ses doux yeux marrons laissant perler de grosses larmes amères.

 

°°°°°°°°°°°°

 

Après vingt-quatre heures de désespoir, Alaska décida que l'enlèvement de ses trois oursons ne pouvait en rester là et qu'il fallait agir rapidement en priant tous les esprits bienveillants de la forêt afin qu'il soient toujours en vie et bien portants. Au moment de  sortir de sa grotte, Alaska se trouva nez-à-nez avec un troll, qu'elle avait déjà croisé à maintes reprises dans les parages. Un voisin très discret.

"Ah, vous voilà dame Alaska! Justement je voulais vous voir car le quartier semble bien tranquille depuis que vos petits ne jouent plus en plein air. Vont-ils bien?" demanda encore ce gentil troll. Alaska, à nouveau en larmes, entre deux hoquets, raconta tout à son visiteur, les enlèvements successifs, ses recherches qui n'avaient rien donné, n'oubliant pas son énorme chagrin.

"Mais que me dites-vous là? Il faut agir tout de suite et je m'en charge. Ne vous éloignez pas trop, car d'ici quelques heures, je serai de retour avec tout ce que compte la forêt d'esprits bienveillants et nous mettrons en place un système de recherches universel. Attendez nous, chère Alaska!" Et sur ces paroles le troll s'enfonça bien vite sous les fougères de la forêt et disparut du regard de l'ourse.

Le troll lui aussi fit appel au grand réseau des écureuils pour réunir d'urgence tous ses amis. C'est ainsi que tous les responsables souhaitant mettre leurs pouvoirs au service d'Alaska répondirent à l'appel du troll. La reine des sylphes régnant sur l'air et les vents arriva la première à la grotte de l'ourse, bientôt suivie du roi des faunes dont la spécialité était les arbres, les bois et forêts. Les nymphes et ondines se chargeraient des lacs et rivières sans oublier la mer. Quant aux aides et commis de la fée Morgane, ils prendraient soin de tout ce qui concerne la chaleur, le soleil et le feu.

Une fois au courant du triple malheur qui avait frappé Alaska, tous repartirent très vite pour mettre en action tous leurs réseaux à travers le vaste monde. Le premier ourson qui fut repéré  fut Aldo dans le grand cirque implanté au centre de la ville de l'autre côté des montagnes. A première vue il allait bien à l'exception de quelques traces de fouets sur son poil un peu terni par l'emprisonnement subi, enchaîné par une patte. Une escadrille de sylphes repéra Abby, tâche foncée sur la glace blanche près du pôle nord, accompagnée de la fausse cousine de sa mère. La troisième bonne nouvelle tomba le jour suivant, Alex était retenu sur l'aire de l'aigle qui semblait le nourrir pour l'engraisser et en faire un festin l'hiver prochain.

Une réunion urgente fut organisée par tous les acteurs participant aux recherches devant la tanière d'Alaska. Celle-ci, folle de joie, en apprenant que ses trois amours étaient toujours en vie, entreprit la "danse tribale des futures retrouvailles" autour du gros tronc de l'arbre le plus proche. Puis elle remercia de tout son coeur ses amis, esprits et fées, lutins et gnomes sans oublier son voisin le troll. Les fées, avec leur baguette magique, furent chargées du rapatriement des trois oursons et le régiment de lutins de choisir la punition adéquate à appliquer aux ravisseurs.

Comme il se faisait déjà tard quand la séance fut levée, Alaska alla se coucher en attendant, avec une grande impatience, le lendemain matin qui verrait revenir Aldo, Alex et Abby. Epuisée par tant de stress Alaska s'endormit profondément. Ce n'est que le lendemain qu'elle se rendit compte qu'entre ses pattes, recroquevillés et bien au chaud, dormaient à nouveau ses trois trésors, enfin de retour à la maison. Elle pleura encore, mais cette fois-ci de bonheur en pensant qu'ils seraient là, tous les trois, pour vivre dans neuf mois la féerie de la nuit de Noël.

Au dehors, devant la grotte tous les amis qui avaient travaillé ensemble afin de ramener les trois oursons à leur mère les attendaient. Une fois les quatre museaux noirs bien visibles ils applaudirent Alaska et ses trois petits. Puis le troll raconta comment les ravisseurs avaient été punis. Tous s'y étaient mis, fées, lutins, gnomes, etc. pour leur faire payer leur méchante action. L'aigle avait reçu un seau de désherbant et toutes ses plumes s'étaient envolées au vent et serviraient aux autres  petits oiseaux à construire leurs nids, mais lui ne pouvait plus voler.  L'ourse blanche, en manque et mal d'enfant, s'était retrouvée fixée sur un énorme iceberg qui dériverait au plaisir des courants de la mer le restant de sa vie. Quant aux hommes et leurs chiens, qui avaient vendu le jeune Aldo au cirque, ils étaient statufiés ensemble à un croisement de chemins forestiers en personnages de glace et fonderaient tout naturellement au soleil du printemps qui s'annonçait enfin.

Alaska, Aldo, Abby et Alex avaient beaucoup ri en écoutant le récit de leur voisin, le gentil troll. "Ainsi justice est faite! Merci à vous tous. Ces punitions infligées à ceux qui se croyaient les maîtres de nos forêts et  qui pensaient que tout leur était permis, serviraient d'exemple. A partir de maintenant nous pourrons tous vivre en paix!" C'est avec de nouveaux applaudissements que furent accueillis les conclusions d'Alaska et tous les présents retournèrent à leurs tâches habituelles avec le sentiment d'avoir accompli leur devoir tout en rendant Alaska heureuse.

 

 

 

LA NATURE SERA TOUJOURS PLUS FORTE QUE LES HOMMES,

SURTOUT AVEC L'AIDE DE BONS ESPRITS AUX IDEES  BONNES.

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, Août 2018.

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04 juillet 2018

LE GARCON DE PISTE.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°28 NS

LE GARCON DE PISTE.

 

Djidjo était gros, gras et maladroit. Il s'empiffrait de sucreries et de gâteaux à longueur de journée. Sa mère lui disait à tous les repas: " Mange mon petit, à ton âge les enfants ont faim. Tiens, prends encore un gâteau au miel et n'oublie pas ton goûter!"

Ainsi s'étaient passées les neuf premières années de sa vie et maintenant qu'il allait bientôt prendre un an de plus, Djidjo était toujours dernier à la course, n'arrivait pas à décoller ses pieds du  sol au grimper à la corde, ne savait rien faire de tout ce que faisaient ses camarades du même âge pour aider et se rendre utile dans cette grande famille des gens du cirque. Il n'était même pas apte à aider les garçons de piste au nettoyage avant de remettre du sable propre ou de la paille dorée dans cette arène magique, la piste ronde d'un cirque, seul endroit éclairé par une ribambelle de soleils électriques devant les spectateurs d'un soir,  assis dans le noir.

Notre histoire commence juste après un nouvel échec au saut à la perche où Djidjo s'était ramassé lamentablement dans la boue au grand plaisir de ses copains. Alors il avait trouvé refuge sous les strapontins réservés au public au fin fond du chapiteau et, certain que personne ne pouvait le voir, pleura à grosses larmes. Il sanglotait, en avait marre de tout, se forçait à vomir son goûter et voulait tout simplement disparaître de cette terre et mourir.

Pourtant il était un enfant aimé de ses parents mais peut-être trop gâté surtout au point de vue nourriture...Esméralda, sa maman et Ramon son papa, tous deux originaires de Bohême, avaient parcouru l'Europe entière avec leur cirque et Djidjo était né quelque part entre la Bavière et l'Italie dans un lacet de la route qui grimpait vers un col enneigé. Nourri au bon lait maternel, Djidjo avait vite repris son poids de naissance et grandi au milieu de la courbe de son carnet de santé. C'est seulement vers six ans que sa gourmandise du sucré était apparue. Et depuis il s'empiffrait, à la risée de tous les gamins de son âge qui vivaient comme lui au milieu de cette belle famille, en permanence en voyage et sans domicile fixe. Il y avait quand même une boîte aux lettres fixée à l'arrière de la roulotte.  Mais jamais de facteur à vélo essayant de suivre celle-ci!

Donc Djidjo pleurait toutes les larmes qu'il était capable de produire lorsqu'un petit frôlement sur son bras le fit se retourner, curieux et aussi en colère contre celui ou celle qui l'avait déniché dans sa cachette. Aucun parent en vue, pas plus qu'un de ses copains moqueurs. Et là, du haut d'une planche, un tout petit bonhomme  vert, corps et membres d'une belle grenouille, tête sympathique à grand sourire et deux oreilles pointues,  lui parlait doucement. "Je m'appelle Phoenis. Tu n'as aucune raison d'avoir peur de moi car je suis un gremlin gentil aux pouvoirs magiques infinis. Je sais aussi pourquoi tu pleures Djidjo, et j'ai décidé de t'aider à condition que tu le veuilles bien et de m'obéir quel que soit mon ordre."

Malgré la surprise ressentie par Djidjo, il avait encore du mal à stopper ses pleurs et les reniflements qui vont avec. Après s'être mouché bruyamment et essuyé son nez sur sa manche, le jeune garçon lui dit que si ce n'était pas trop dur il voulait bien essayer. "Avec moi c'est tout ou rien. Si tu marches dans mon sens je ferai de toi un très beau jeune homme qui, en poussant ses limites au maximum, sera bientôt le roi de ce cirque" répondit Phoenis. Une petite discussion s'ensuivit entre eux  et Djidjo une fois converti au bon vouloir du gremlin, celui-ci s'envola à l'aide de deux petites ailes qu'il avait déployées du milieu de son dos en lançant au garçon "On commence demain!"

En effet, et sans rien y comprendre, les autres membres de cette tribu du cirque, virent dès le lendemain à l'aube, Djidjo faire son jogging et de la gymnastique. Lorsqu'il rencontra un rondin, il s'en servit comme haltère, un tas de parpaings devint alors un obstacle à sauter par dessus, un mât avec un cordage, à grimper en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Djidjo se livrait à ces exercices tous les jours, souriait beaucoup mais ne racontait rien de l'accord secret passé avec son ami Phoenis et dont la main invisible était pour beaucoup dans ces réussites. A table il mangeait raisonnablement  l'estomac resserré par un "nœud gremlin"! Après des mois de ce régime le garçon avait grandi, était devenu svelte, musclé et prêt à relever n'importe quel défi sportif que lui lançaient ses copains.

Encore trop maladroit pour sauter sur le dos d'un cheval au petit-trot, Phoenis  servait à la fois de marchepied et de levier invisible à Djidjo, qui très rapidement, à l'étonnement de tous, devint un excellent cavalier. Son ami gremlin, dont les ancêtres avaient toujours exercé leurs talents au service des gens du cirque, montra à son petit protégé l'ensemble des ficelles à connaître pour devenir un artiste complet dans toutes les disciplines et à dominer leurs difficultés et les peurs qui vont parfois avec.

Les jours, les semaines et les mois, voire quelques années se passèrent ainsi, protégé par le contrat secret qui liait Djidjo à Phoenis. Tous deux étaient inséparables et le jeune garçon était devenu un jeune homme qui excellait dans tous les exercices, en les compliquant encore un peu et en en inventant d'autres. De "grosse bouboule", Djidjo  était devenu un jeune homme, svelte et musclé, et les jeunes filles qu'il croisait, celles du cirque ou celles venues en spectatrices, se retournaient volontiers sur lui en gloussant comme des dindes survivantes au dernier Noël. Comme il était loin le temps où ses copains se moquaient de son embonpoint et lui prédisaient une carrière comme boulet de l'homme canon! En plus de sa propre personne il avait développé de nombreux nouveaux numéros avec Phoenis qui eurent bientôt un retentissement national et mondial. Les gens du cirque ne comprenaient pas, pourquoi là, où ils voyaient de simples chevaux, les spectateurs enthousiastes se levaient pour applaudir à tout rompre et à faire trembler les mâts du chapiteau. C'était à cause d'un petit détail que Phoenis avait introduit dans le carrousel  et visible uniquement des gens qui assistaient au spectacle. En effet, quand les chevaux étaient lâchés sur la piste ils représentaient des animaux fantastiques, corps de chevaux, têtes d'aigles, de canards, de coqs et tant d'autres bizarreries du même genre. Lorsque les éléphants se présentaient à la vue des spectateurs, ils étaient ornés et décorés comme pour les grandes fêtes religieuses à Bali ou au Sri-Lanka. Pour les soigneurs du cirque, ils étaient gris et rien de plus! Les tigres aux rayures multicolores, dressés sur leurs pattes arrières se lançaient Djidjo comme un jouet puis, à la fin, le posaient doucement à terre pour le lécher copieusement de leurs langues râpeuses et le portaient en triomphe jusqu'à la sortie.

Les girafes, pour les spectateurs, avaient au dessus de leur corps naturel une tête de rat et un cou en millepattes très agités. Des aigles volaient à ras du public ravi, et en desserrant leurs griffes, faisaient tomber des tas de bonbons pour les enfants et parfois aussi pour leurs parents... De gros et lents pélicans, circulaient dans les gradins, ouvraient leur grand bec profond pour y faire jeter les papiers et mouchoirs, humides des larmes de joie. Au fur et à mesure que Djidjo et  Phoenis mettaient au point le programme du spectacle, celui-ci devenait réellement de plus en plus enchanteur.

Quand Djidjo apparaissait  tout en haut du mât principal du chapiteau et se lançait, comme s'il volait, vers les trapèzes en contrebas, c'était tous les soirs le même délire. Surtout lorsque Phoenis rendait ces barres invisibles pour la foule. Il se balançait et sautait de l'une à l'autre sans jamais la moindre erreur. Phoenis,  tel un ange gardien, l'accompagnait en permanence et Djidjo, dans son costume argenté, souriait en pensant au bel athlète qu'il était devenu sans oublier d'étreindre, d'embrasser et remercier "sa bonne fée", avant et à la fin de chaque représentation, terme qui mettait en rage, pour au moins une seconde, Phoenis!

Un jour, les deux compères, pensèrent à introduire dans le spectacle des dragons cracheurs de feu que Djidjo devait dompter afin de les chevaucher. A la première répétition, sans public, l'un des verts dragons un peu capricieux, n'obéissant pas correctement aux ordres, lança son jet de feu vers le haut et la toile du chapiteau s'enflamma aussitôt. Les lamas cracheurs d'eau spécialement engagés comme pompiers eurent du mal à atteindre et éteindre le foyer et durent appeler Phoenis pour y mettre fin. Ce qu'il fit en tendant seulement un doigt en direction des flammes. Magique ! Et ce même doigt promené en cercle au dessus de sa tête changea en un clin d'œil tout le chapiteau qui devint "flambant" neuf aux couleurs chatoyantes visibles de loin. Magique encore!

Et les soirées, de spectacles en galas, se poursuivaient tous les jours avec toujours plus de spectateurs pour admirer des numéros toujours plus beaux. Un soir, juste avant la fin de la représentation, quelques personnes se levèrent des gradins pour aller rejoindre Djidjo, qui saluait son public, au milieu de la piste. Il y avait là un monsieur noir d'Afrique, un jaune venu de Chine et un blanc venu d'ailleurs. Tous trois s'inclinèrent devant Djidjo et du haut du chapiteau descendit, retenu par un câble d'acier, un énorme "Clown d'Or", récompense suprême dans le monde du cirque et qui lui avait été attribué par l'association universelle des critiques de cirque (A.U.C.C.) à l'unanimité de ses membres. Ouah! C'était la gloire pour Djidjo et son cirque sans oublier Phoenis qui décida ce jour là de squatter  un petit coin douillet du rebord du chapeau du clown comme domicile fixe! Gremlin d'or dans un appartement doré!

Et après ? Eh bien, la vie a continué! Le cirque aussi... Djidjo s'est marié en laissant beaucoup de jeunes filles malheureuses en larmes! Avec son épouse, ils eurent un tas de petits "Ramon et d'Esméralda" afin de faire perdurer et développer la belle famille des "Gens du Voyage". Ah, j'ai failli oublier, le fils aîné de Djidjo portait comme prénom Phoenis!

 

 

UN BON COPAIN DANS LA VIE,

C'EST TRES BIEN.

UN VRAI AMI POUR LA VIE,

C'EST ENCORE MIEUX.

 

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, juillet 2018.

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