Les Contes du Colvert

04 juillet 2018

LE GARCON DE PISTE.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°28 NS

LE GARCON DE PISTE.

 

Djidjo était gros, gras et maladroit. Il s'empiffrait de sucreries et de gâteaux à longueur de journée. Sa mère lui disait à tous les repas: " Mange mon petit, à ton âge les enfants ont faim. Tiens, prends encore un gâteau au miel et n'oublie pas ton goûter!"

Ainsi s'étaient passées les neuf premières années de sa vie et maintenant qu'il allait bientôt prendre un an de plus, Djidjo était toujours dernier à la course, n'arrivait pas à décoller ses pieds du  sol au grimper à la corde, ne savait rien faire de tout ce que faisaient ses camarades du même âge pour aider et se rendre utile dans cette grande famille des gens du cirque. Il n'était même pas apte à aider les garçons de piste au nettoyage avant de remettre du sable propre ou de la paille dorée dans cette arène magique, la piste ronde d'un cirque, seul endroit éclairé par une ribambelle de soleils électriques devant les spectateurs d'un soir,  assis dans le noir.

Notre histoire commence juste après un nouvel échec au saut à la perche où Djidjo s'était ramassé lamentablement dans la boue au grand plaisir de ses copains. Alors il avait trouvé refuge sous les strapontins réservés au public au fin fond du chapiteau et, certain que personne ne pouvait le voir, pleura à grosses larmes. Il sanglotait, en avait marre de tout, se forçait à vomir son goûter et voulait tout simplement disparaître de cette terre et mourir.

Pourtant il était un enfant aimé de ses parents mais peut-être trop gâté surtout au point de vue nourriture...Esméralda, sa maman et Ramon son papa, tous deux originaires de Bohême, avaient parcouru l'Europe entière avec leur cirque et Djidjo était né quelque part entre la Bavière et l'Italie dans un lacet de la route qui grimpait vers un col enneigé. Nourri au bon lait maternel, Djidjo avait vite repris son poids de naissance et grandi au milieu de la courbe de son carnet de santé. C'est seulement vers six ans que sa gourmandise du sucré était apparue. Et depuis il s'empiffrait, à la risée de tous les gamins de son âge qui vivaient comme lui au milieu de cette belle famille, en permanence en voyage et sans domicile fixe. Il y avait quand même une boîte aux lettres fixée à l'arrière de la roulotte.  Mais jamais de facteur à vélo essayant de suivre celle-ci!

Donc Djidjo pleurait toutes les larmes qu'il était capable de produire lorsqu'un petit frôlement sur son bras le fit se retourner, curieux et aussi en colère contre celui ou celle qui l'avait déniché dans sa cachette. Aucun parent en vue, pas plus qu'un de ses copains moqueurs. Et là, du haut d'une planche, un tout petit bonhomme  vert, corps et membres d'une belle grenouille, tête sympathique à grand sourire et deux oreilles pointues,  lui parlait doucement. "Je m'appelle Phoenis. Tu n'as aucune raison d'avoir peur de moi car je suis un gremlin gentil aux pouvoirs magiques infinis. Je sais aussi pourquoi tu pleures Djidjo, et j'ai décidé de t'aider à condition que tu le veuilles bien et de m'obéir quel que soit mon ordre."

Malgré la surprise ressentie par Djidjo, il avait encore du mal à stopper ses pleurs et les reniflements qui vont avec. Après s'être mouché bruyamment et essuyé son nez sur sa manche, le jeune garçon lui dit que si ce n'était pas trop dur il voulait bien essayer. "Avec moi c'est tout ou rien. Si tu marches dans mon sens je ferai de toi un très beau jeune homme qui, en poussant ses limites au maximum, sera bientôt le roi de ce cirque" répondit Phoenis. Une petite discussion s'ensuivit entre eux  et Djidjo une fois converti au bon vouloir du gremlin, celui-ci s'envola à l'aide de deux petites ailes qu'il avait déployées du milieu de son dos en lançant au garçon "On commence demain!"

En effet, et sans rien y comprendre, les autres membres de cette tribu du cirque, virent dès le lendemain à l'aube, Djidjo faire son jogging et de la gymnastique. Lorsqu'il rencontra un rondin, il s'en servit comme haltère, un tas de parpaings devint alors un obstacle à sauter par dessus, un mât avec un cordage, à grimper en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Djidjo se livrait à ces exercices tous les jours, souriait beaucoup mais ne racontait rien de l'accord secret passé avec son ami Phoenis et dont la main invisible était pour beaucoup dans ces réussites. A table il mangeait raisonnablement  l'estomac resserré par un "nœud gremlin"! Après des mois de ce régime le garçon avait grandi, était devenu svelte, musclé et prêt à relever n'importe quel défi sportif que lui lançaient ses copains.

Encore trop maladroit pour sauter sur le dos d'un cheval au petit-trot, Phoenis  servait à la fois de marchepied et de levier invisible à Djidjo, qui très rapidement, à l'étonnement de tous, devint un excellent cavalier. Son ami gremlin, dont les ancêtres avaient toujours exercé leurs talents au service des gens du cirque, montra à son petit protégé l'ensemble des ficelles à connaître pour devenir un artiste complet dans toutes les disciplines et à dominer leurs difficultés et les peurs qui vont parfois avec.

Les jours, les semaines et les mois, voire quelques années se passèrent ainsi, protégé par le contrat secret qui liait Djidjo à Phoenis. Tous deux étaient inséparables et le jeune garçon était devenu un jeune homme qui excellait dans tous les exercices, en les compliquant encore un peu et en en inventant d'autres. De "grosse bouboule", Djidjo  était devenu un jeune homme, svelte et musclé, et les jeunes filles qu'il croisait, celles du cirque ou celles venues en spectatrices, se retournaient volontiers sur lui en gloussant comme des dindes survivantes au dernier Noël. Comme il était loin le temps où ses copains se moquaient de son embonpoint et lui prédisaient une carrière comme boulet de l'homme canon! En plus de sa propre personne il avait développé de nombreux nouveaux numéros avec Phoenis qui eurent bientôt un retentissement national et mondial. Les gens du cirque ne comprenaient pas, pourquoi là, où ils voyaient de simples chevaux, les spectateurs enthousiastes se levaient pour applaudir à tout rompre et à faire trembler les mâts du chapiteau. C'était à cause d'un petit détail que Phoenis avait introduit dans le carrousel  et visible uniquement des gens qui assistaient au spectacle. En effet, quand les chevaux étaient lâchés sur la piste ils représentaient des animaux fantastiques, corps de chevaux, têtes d'aigles, de canards, de coqs et tant d'autres bizarreries du même genre. Lorsque les éléphants se présentaient à la vue des spectateurs, ils étaient ornés et décorés comme pour les grandes fêtes religieuses à Bali ou au Sri-Lanka. Pour les soigneurs du cirque, ils étaient gris et rien de plus! Les tigres aux rayures multicolores, dressés sur leurs pattes arrières se lançaient Djidjo comme un jouet puis, à la fin, le posaient doucement à terre pour le lécher copieusement de leurs langues râpeuses et le portaient en triomphe jusqu'à la sortie.

Les girafes, pour les spectateurs, avaient au dessus de leur corps naturel une tête de rat et un cou en millepattes très agités. Des aigles volaient à ras du public ravi, et en desserrant leurs griffes, faisaient tomber des tas de bonbons pour les enfants et parfois aussi pour leurs parents... De gros et lents pélicans, circulaient dans les gradins, ouvraient leur grand bec profond pour y faire jeter les papiers et mouchoirs, humides des larmes de joie. Au fur et à mesure que Djidjo et  Phoenis mettaient au point le programme du spectacle, celui-ci devenait réellement de plus en plus enchanteur.

Quand Djidjo apparaissait  tout en haut du mât principal du chapiteau et se lançait, comme s'il volait, vers les trapèzes en contrebas, c'était tous les soirs le même délire. Surtout lorsque Phoenis rendait ces barres invisibles pour la foule. Il se balançait et sautait de l'une à l'autre sans jamais la moindre erreur. Phoenis,  tel un ange gardien, l'accompagnait en permanence et Djidjo, dans son costume argenté, souriait en pensant au bel athlète qu'il était devenu sans oublier d'étreindre, d'embrasser et remercier "sa bonne fée", avant et à la fin de chaque représentation, terme qui mettait en rage, pour au moins une seconde, Phoenis!

Un jour, les deux compères, pensèrent à introduire dans le spectacle des dragons cracheurs de feu que Djidjo devait dompter afin de les chevaucher. A la première répétition, sans public, l'un des verts dragons un peu capricieux, n'obéissant pas correctement aux ordres, lança son jet de feu vers le haut et la toile du chapiteau s'enflamma aussitôt. Les lamas cracheurs d'eau spécialement engagés comme pompiers eurent du mal à atteindre et éteindre le foyer et durent appeler Phoenis pour y mettre fin. Ce qu'il fit en tendant seulement un doigt en direction des flammes. Magique ! Et ce même doigt promené en cercle au dessus de sa tête changea en un clin d'œil tout le chapiteau qui devint "flambant" neuf aux couleurs chatoyantes visibles de loin. Magique encore!

Et les soirées, de spectacles en galas, se poursuivaient tous les jours avec toujours plus de spectateurs pour admirer des numéros toujours plus beaux. Un soir, juste avant la fin de la représentation, quelques personnes se levèrent des gradins pour aller rejoindre Djidjo, qui saluait son public, au milieu de la piste. Il y avait là un monsieur noir d'Afrique, un jaune venu de Chine et un blanc venu d'ailleurs. Tous trois s'inclinèrent devant Djidjo et du haut du chapiteau descendit, retenu par un câble d'acier, un énorme "Clown d'Or", récompense suprême dans le monde du cirque et qui lui avait été attribué par l'association universelle des critiques de cirque (A.U.C.C.) à l'unanimité de ses membres. Ouah! C'était la gloire pour Djidjo et son cirque sans oublier Phoenis qui décida ce jour là de squatter  un petit coin douillet du rebord du chapeau du clown comme domicile fixe! Gremlin d'or dans un appartement doré!

Et après ? Eh bien, la vie a continué! Le cirque aussi... Djidjo s'est marié en laissant beaucoup de jeunes filles malheureuses en larmes! Avec son épouse, ils eurent un tas de petits "Ramon et d'Esméralda" afin de faire perdurer et développer la belle famille des "Gens du Voyage". Ah, j'ai failli oublier, le fils aîné de Djidjo portait comme prénom Phoenis!

 

 

UN BON COPAIN DANS LA VIE,

C'EST TRES BIEN.

UN VRAI AMI POUR LA VIE,

C'EST ENCORE MIEUX.

 

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, juillet 2018.

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06 juin 2018

L'ENVERS DU DECOR.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°27 NS

L'ENVERS DU DECOR.

 

 

Jonathan était proche de son réveil. Il commença par s'étirer, bras et jambes, ouvrit un œil et le referma aussitôt. C'est bizarre se dit-il, cet éclairage qui m'entoure, et là sous mes fesses, c'est dur."Où suis-je?" Il était certain de s'être endormi sur son lit, dans sa chambre, pour une mini sieste avant d'aller faire du vélo comme tous les dimanches après-midi. Du coup Jonathan ouvrit ses deux yeux, en vitesse, pour vérifier ce que son cerveau lui dictait. Et là...

Là, le jeune garçon s'aperçut qu'il ne se trouvait pas étendu sur son lit, qu'il n'était pas dans sa chambre non plus et qu'aucun  bruit familier ne filtrait du rez-de-chaussée de la maison, squattée ce jour là, comme toutes les semaines, par toute la famille. Parmi elle, son grand amour, la jolie Emeline, un an plus jeune que lui et dont il était très amoureux. "Cousine certes mais à un degré très, très et plus que cela encore, très éloigné! Tellement loin!" Jonathan qui allait sur ses seize ans, souriait tout seul à cette agréable pensée. "Bon, je me réveille pour de bon, debout mec!"

C'est alors qu'il se rendit compte qu'il était allongé par terre sur un mélange de sable et de terre. La luminosité autour de lui était comme veloutée, semblable à un jour de brouillard bas à ras des clôtures, pas trop épais, et Jonathan se demandait d'où elle provenait, aucune fenêtre n'étant visible et le plafond était très sombre. "Mais où suis-je?" Au dessus de sa tête pendait une multitude de filaments ressemblant à des racines. "Tiens, ce ne serait pas des carottes? Enormes! Et là des navets! Bien gros! On dirait que j'ai un jardin potager pour géants au-dessus de ma tête et comme voûte céleste  des racines de légumes au lieu des étoiles. Et les bâtons blancs là-bas, épais comme des poteaux télégraphiques, pourtant ils ressemblent à... une expo de lances mongoles, non...à des asperges géantes ? Je vais me régaler! Même sans la vinaigrette de Maman."

"Et moi, qu'est ce que je fais là en dessous? En dessous d'un potager? Comment suis-je arrivé là? Enterré vivant?" Il avait lu que cela se faisait dans certains pays aux mœurs sauvages. "Ah, mais c'est quoi ça ? Il pleut, on dirait." De fines gouttelettes d'eau s'écoulaient le long des racines des divers légumes et se rassemblaient en un point précis d'où elles disparaissaient en un petit ru dans le sol. "Est-ce déjà l'heure à laquelle Papa arrose?" Au détour d'une motte de terre, qui semblait à Jonathan être une montagne, un vilain serpent boudiné arrivait doucement vers lui en se dandinant comme un serpentin un jour de vent. Il avait vu des images d'un tel spectacle dans une revue de la salle d'attente de son généraliste. Le garçon prit peur, où se cacher. Il réalisa en quelques secondes que son "serpent" ressemblait à un ver de terre géant."Pour la pêche, un ver comme celui-ci, et je prends tous les poissons de la rivière d'un seul coup! Cool!"

Le ver de terre  renifla Jonathan avec un certain air de dégoût   puis  s' intéressa aux racines blanches et tendres d'une laitue. "Il faut que je sache où je suis et pourquoi mon environnement est hors de proportions avec celui de ma vie quotidienne. Suis-je devenu un nain ou papa a-t-il  eu la main lourde dans les vitamines végétales bio?" Alors Jonathan se décida d'explorer plus  avant l'endroit où il se trouvait malgré lui. Il marcha droit devant lui écartant les racines des légumes comme un explorateur aurait tranché les lianes dans la forêt tropicale. "Tiens voilà des fourmis jaunes de la taille d'un gros chien. Et leurs mandibules ne me disent rien qui vaille! Laissons passer la caravane."  Plus loin le garçon croisa deux scarabées qui se disputaient autour d'une boule de crotte énorme,  de la taille d'une montgolfière en plein vol.

Jonathan continua sa visite souterraine rencontrant des mille-pattes se dépêchant vers une destination connue d'eux seuls. Il faillit se  noyer, la terre ayant cédé sous ses pieds, dans un grand lac souterrain, "nappe phréatique, ils nous en parlent tous les jours lors de la météo" pensa-t-il après avoir repris pied sur la berge. Un peu plus loin, le garçon dut battre en retraite précipitamment  devant une colonie d'abeilles de terre violemment défendue par ses vaillantes guerrières. "Ouf, je l'ai échappé belle! J'aurais pu servir de repas à la reine." pensa-t-il avant de décider qu'il n'avait plus qu'une chose à faire : trouver la sortie!

"Et si je grimpais le long d'une racine et puis contournais le bulbe du navet avant d'évacuer la terre vers le bas. C'est risqué. Et si je suis enseveli, quelle autre solution?" Il pensa au trou d'aération que les abeilles devaient avoir pour butiner en surface mais considéra cette solution comme trop dangereuse.  "Si je plonge dans ce joli lac vu tantôt, il est plein et je risque d'attendre longtemps avant d'être aspiré en période de sécheresse!" Creuser un tunnel verticalement au dessus de sa tête sembla aussi trop aléatoire à Jonathan. "Mais au fait, ils s'en sont sortis comment les héros de Jules Verne lors de leur voyage au centre de la terre?" "Aucun souvenir, mémoire effacée, mauvaise manip, bug de première" pensa le garçon tout en commençant à paniquer un peu. Il se laissa tomber, s'assit et se prit la tête entre ses mains. "Réflexion et concentration doivent être mes priorités."

La faim se mit aussi de la partie. Le gâteau du dimanche était largement digéré et les glouglous intempestifs de son ventre ne ressemblaient en rien au doux murmure de la fontaine où il aimait s'isoler avec sa chérie! "La honte, si elle m'entendait!" Jonathan sortit son couteau Laguiole de sa poche et se mit à entailler une carotte. Avec beaucoup de mal il arriva à en couper une lamelle qu'il mordit avec appétit espérant satisfaire, au moins momentanément, son estomac. Il s'assit sous son garde-manger et se mit à réfléchir à son sort, "Comment? où? sortie? Pourquoi moi? vais-je revoir Emeline, ma Liline ? etc."

Jonathan fut tiré de ses pensées par un légère tape sur l'épaule. Surpris, se retournant il se trouva en face  de quelques nains barbus, outils de jardinage sur l'épaule et qui semblaient se rendre au travail. Ils étaient six! Celui qui semblait être le chef lui demanda s'il était l'intérimaire qu'il avait demandé ayant un malade dans son groupe. Le garçon, poliment, lui répondit que non et lui raconta son histoire incroyable. Les six nains firent cercle autour de lui, les uns le plaignant, les autres lui proposant toutes sortes de recettes pour s'en sortir. Devant ce bavardage sans  queue ni tête, le plus ancien des nains fit taire ses copains et proposa d'aller quérir, auprès de la chef des esprits bienfaisants, vivant sous terre pour veiller au bon mûrissement des légumes, une potion magique de croissance rapide. A utiliser chez les hommes mais surtout pas comme engrais des plantes, expliqua le nain qui reçut immédiatement l'accord de Jonathan. " Encore faudra-t-il doser la potion magique comme il se doit, je veux redevenir comme avant, ni plus jeune, ni plus vieux!" pensa le garçon. "Et oui six nains, se dit-il ensuite, sûr il leur faut un remplaçant pour revenir au nombre de sept!"

Le nain revint assez rapidement avec un flacon, genre sirop pour la toux, dont il se mit à étudier soigneusement la posologie sur l'étiquette au dos de la bouteille. "Ah j'y suis. Bon tu m'as dis avoir seize ans et deux mois. Voyons. Bien sûr, c'est inscrit là: seize cuillerées, une par an, et deux douzièmes de la dose prescrite pour les deux mois! Allez hop, avale moi cela!" Jonathan n'ayant pas trouvé, aux cours de ses réflexions, meilleure solution, avala courageusement la dose. Il sentit comme un étirement dans tous les sens des muscles et os de son corps et perdit rapidement conscience sous la douleur ressentie.

Jonathan s'éveilla au milieu d'un parterre  de navets, de la terre partout sur son corps y compris dans ses cheveux et sous la paume d'un arrosoir d'eau que tenait son père à bout de bras. "Quand tu auras fini de faire le pitre à te vautrer dans mes légumes que j'ai déjà assez de mal à faire pousser, tu me le diras! Tiens je vais appeler Emeline pour qu'elle te voie dans cet état! Et plus question, jusqu'à tes dix-huit ans de goûter aux cerises à l'eau de vie!"

Bon prince  devant les supplications de son fils, il renonça à faire venir la jeune fille mais ne crut pas un seul mot des explications que ce dernier voulut lui fournir. "Délirium Tremens" fut la dernière parole du père à son fils avant de s'en retourner vers ses invités.

°°°°°°°°°°°°

Et les années passèrent avec leurs joies et leurs peines, avec leurs lots de bonheur et aussi, hélas, de malheur. Jonathan et Emeline, toujours très amoureux, étaient mariés depuis quelques temps et vivaient heureux avec leur fils Jonathan II°. Le soir, avant de mettre le garçonnet au lit, sa maman ou son papa lui racontait de belles histoires et de beaux contes. Parmi ceux-ci il y en avait un qu'il semblait apprécier plus que les autres. C'était l'histoire d'un jeune garçon transformé en nain, sans aucune explication sérieuse, et qui s'était réveillé sous terre dans une jungle de lianes formée de racines de...navets!

 

ENFANT, ADOLESCENT OU ADULTE,

EN TERRAIN FERTILE OU INCULTE,

VOTRE JARDIN SECRET EST LE VÔTRE

QUE NE PEUT PENETRER NUL AUTRE.

 

 

Le Colvert, Baudienville, Juin 2018.

 

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15 mai 2018

LE CHAT QUI AVAIT PERDU SON RONRON.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°26 NS

LE CHAT QUI AVAIT PERDU SON RONRON.

 

Il s'en était aperçu un soir au moment d'aller au lit et pensa  en parler le lendemain à son vieux copain Hector, le coq.  Celui-ci était le patron absolu de la basse-cour, seul le couple de colverts échappait à son autorité. La nuit d'avant, le chat avait déjà eu un doute. Rien, aucun son ne sortait plus de sa gorge sauf des miaous pitoyables d'anxiété. Cette nuit-là, comme toutes les nuits depuis qu'il était arrivé dans cette jolie maison aux maîtres plus que gentils, le chat s'était glissé sous la couette dès les lampes de chevets éteintes, s'était installé entre ses "parents adoptifs", entièrement étiré de ses pattes avant jusqu'au bout de sa queue, allongé le long de leurs corps presqu'endormis. Et comme d'habitude il avait voulu participer à leur plongeon dans le pays de rêves avec un doux et profond ronron. Mais aucun son n'était sorti de son larynx dont il avait contracté en vain les muscles pour animer ses cordes vocales. "Alors pas de concert ce soir ?" fut le dernier mot, accompagné d'une caresse douce et bienfaisante, qu'il entendit avant de s'endormir silencieusement. L'homme, aux côtés duquel le chat était couché, se mit à ronfler bientôt. Mais ni lui, ni le chien, qui ronflait aussi, ne pouvaient être les voleurs qui lui avaient subtilisé  son ronron de petit fauve. Car le perdre, bêtement sans raison ni laryngite, était inimaginable

Après le lever et comme tous les matins, le chat se frotta aux jambes de ses maîtres, attendant sa coupelle de bon lait tiède arrivé en direct de la ferme voisine. Et malgré tout son bon vouloir et ses efforts aucun ronron n'était audible. Une fois dans le jardin, le chat se rendit directement au poulailler pour une entrevue avec Hector qui se reposait de ses cocoricos matinaux  annonçant une autre belle journée. Le chat lui exposa son problème, le coq écoutait et se grattait de temps en temps la tête avec sa patte droite, signe d'extrême concentration chez ces volatiles. Une poule curieuse dit au chat: "Croque des cacahuètes, c'est le même bruit, on n'y verra que du feu!" avant de s'éloigner en caquetant vers ses copines. Ayant réfléchi longuement, le coq émit un tonitruant "cocorico", et se tournant vers le chat,  parla ainsi:

"Bien que tu sois le premier à me parler de ce genre de problème, je peux te dire que j'en ai entendu causer par les messages transportés via nos   cocoricos que  je capte tous les matins et dans les cas graves à n'importe quelle heure de la journée. J'ai transmis à l'instant même ton problème et notre réseau va t'aider. On m'a signalé une espèce de "tron, tron, tron" qui parvient de la voie ferrée pas loin. Cela devrait peut-être aller!"

Le chat s'y rendit rapidement, sachant parfaitement où  aller, car c'est de là que parvenaient régulièrement, jusqu'à ses oreilles à l'ouïe très développée, des bruits infernaux qui empêchaient toute la maisonnée de dormir. Une fois sur place où une dinde savante l'attendait, le chat dut attendre le passage du prochain train et attraper au vol les "tron-tron-tron" de ce dernier et dont la dinde se faisait fort de retirer la première lettre pour que tout rentre dans l'ordre. Hélas, le train qui passa par-là, passa trop vite,  avec un bruit continu, comme un sifflement, qui n'avait rien à voir avec son "ronron" naturel. Raté ! C'était un T.G.V. et pas une vieille locomotive à charbon, et, qui plus est, sur des rails neufs! Siffler comme un oiseau ? Pour un chat ce n'est pas sérieux. Pendant qu'on y est,  pourquoi pas aller voir les abeilles du voisin, leur "bzzzz" c'est pas du ronron non plus!

Déçu, le chat remercia quand même la dinde savante. Savante une dinde? Tu parles! Cependant elle lui glissa à l'oreille d'aller voir une de ses copines, une lapine qui vivait aux abords d'un aéroport pas très éloigné. Il s'y rendit sans attendre et le temps de faire le tour de l'aérogare dans un bruit infernal, trouva enfin la lapine dans son terrier, au milieu des pistes et d'où, en fait, elle ne sortait que peu. Elle s'y refugiait  à chaque décollage et atterrissage pour se boucher, en les repliant, ses longues oreilles et ne pas se faire aspirer par le souffle d'air des réacteurs. Au courant du problème, la lapine expliqua au chat qu'un seul type d'appareil pouvait éventuellement convenir et ceci uniquement lorsque l'avion se posait. Le bruit des moteurs se fait alors plus doux qu'au décollage. Ronron des réacteurs! Etait-ce le bon bruit ?  Une fois l'Airbus 380 posé, le chat pensa que ce n'était pas trop mal, mais ce bruit continu n'endormirait jamais son maitre à condition toutefois qu'il arrive à l'imiter! Et ne dit-on pas "ronfler comme un avion ou, plutôt comme une locomotive"? Ronfler ou ronronner, c'est toujours en deux tons "in-out". Le chat n'était pas entièrement satisfait et, en voyant sa triste mine, la lapine lui conseilla de faire un tour près de la grande usine où l'on fabriquait de belles automobiles, silencieuses et hybrides.

Le chat s'y rendit en peu de temps et constata, que sur la piste des essais, les autos ne faisaient pas grand bruit. Il se dit qu'un ronron qui se respecte, ne pouvait être silencieux. Ensuite il pensa à son jeune maitre qui allait encore à l'école. Avec ses copains, ils ne respectaient déjà pas tous les jours les feux de signalisation et si en plus les voitures ne faisaient plus aucun bruit, alors là, attention au grabuge! Il observa néanmoins bien tout ce qui se passait dans cette grande fabrique. Le chat avait repéré une jolie voiture dont le moteur était en marche. Celui-ci tournait rond, ni trop fort, ni trop doucement, avec quelques poussées de ses décibels jusqu'à 50 dB, bien trop fort pour s'endormir. Le chat se dit qu'il fallait rester dans la moyenne entre 15 et 25 dB, intensité de bruit normal pour ses oreilles et celles de ceux qu'il avait pris l'habitude d'aider à s'endormir avec son ronron. Bonne conclusion mais où était-il ce fichu ronron? Non, décidemment rien à pêcher du côté de chez "Royce-Roll"! Pourquoi alors les petits enfants s'endorment-ils dès que l'auto commence à rouler et, qui plus est, sans ron-ron?

Le chat laissa l'usine derrière lui et était un peu désappointé de n'avoir été accueilli par aucun membre du réseaux d'Hector. Il avisa un grand poulailler  sur un chemin de terre et y alla de son pas souple de félin,  en silence. Heureusement, il y avait là un magnifique coq qui, le voyant arriver, lui dit: " Ton ami Hector s'excuse de t'avoir laissé seul à l'usine automobile car nous avons subi un bug dans nos transmissions mais maintenant tout est rétabli. Hector te fait dire d'aller directement au grand bâtiment que l'on aperçoit d'ici, le bleu là-bas, on y fabrique de l'électroménager pas trop bruyant. On raconte que ça ronronne pas mal dans le coin!"

Le chat, un peu fatigué et très affamé, décida de s'autoriser une courte halte, le temps d'attraper un bon mulot des champs pour son déjeuner puis faire une courte sieste. Environ une heure plus tard, il se remit en route, direction "Whirlpâle"!  Le chat visita très minutieusement tous les ateliers, s'attarda devant chaque appareil que lui montra "Pucealoreille", le chat du comité d'entreprise, après lui avoir souhaité la bienvenue du haut de l'escalier d'honneur de l'entrée principale. Un four (trop silencieux) par ici, un lave-linge (bien trop bruyant à l'essorage) par là et encore tant d'autres, certains au bruit agréable (fer à repasser avec un jet de baleine à chaque respiration), d'autres effrayants (tourne broche au grincement d'une chaîne, lave vaisselle avec bien trop d'eau pour un chat, micro-ondes aux "cling-clings" incessants), etc. etc. Au dernier robot-coupeur-mixeur-cuiseur, pris de tournis, le chat sauta par la première fenêtre ouverte et s'enfuit à toutes pattes, tout droit à travers champs, en direction du petit bois qu'il voyait là-bas.

Ouf ! Il s'allongea sur un coussin de mousse bien rembourré et s'endormit tout de suite, gardant les oreilles en alerte de tout danger imprévu.

Le chat s'éveilla au bout d'un moment, bien reposé, un peu de stretching et hop, il ouvrit les yeux. Mais là une surprise l'attendait! Il était entouré d'elfes, de fées gentilles, de nombreux nains vraiment tout petits mais grands travailleurs, d'une bande de lutins, de faunes inoffensifs, d'esprits malins de la forêt  très farceurs et même quelques vieux gnomes barbus et trolls ronchons mais pas méchants. Tous étaient arrivés très silencieusement et avaient aussi réussi à tromper son odorat. Le chat s'assit sur son coussin vert, on fit silence autour de lui  et le plus ancien des trolls lui demanda ce qu'il faisait là, juste à l'endroit où se tenait la réunion hebdomadaire de tous les habitants et copropriétaires de la forêt.

Le chat s'excusa du dérangement causé et plaida l'ignorance quant à l'endroit choisi pour se reposer après un long et difficile parcours à la recherche de son ronron perdu. Tout de suite les visages se firent plus amicaux et deux fées, se détachant de la foule, vinrent vers lui pour le consoler et lui dire que tout allait rentrer dans l'ordre. Le chat n'osait y croire, ronronner à nouveau, tout allait redevenir comme avant, les moteurs divers ne seraient plus qu'un mauvais souvenir et plus question d'aller écouter les tuck-tucks pétaradants dans un pays lointain aux gens enturbannés!

Tous ces merveilleux habitants du bois firent cercle autour du chat, chantèrent des airs parlant de mûres et de fraises, de champignons et des couleurs somptueuses des feuilles à l'automne. Les fées passèrent leur baguette magique autour du cou du chat à tour de rôle et chacune, à son tour, récita quelques incantations afin de chasser le mauvais esprit "off" qui avait pris possession de la gorge du chat  et pour  y réintroduire celui qu'on appelait l'esprit "on". Des écureuils volants sautaient de branche en branche et les elfes exécutèrent un ballet silencieux autour du chat. La cérémonie prit fin sur un essai, très concluant, du nouveau ronron dans lequel le chat mit tout son coeur et l'ensemble de ses cordes vocales. Il fut magnifique ce ronron victorieux, transmettant à tous ses nouveaux amis de la forêt ses remerciements les plus chaleureux et sincères.

Mais c'est pas tout ça! Qui fera s'endormir mes maitres, se dit le chat et après un dernier miaou qui voulait dire merci, il reprit dignement la route du retour, la queue bien droite et haute. Lentement d'abord puis de plus en plus vite une fois hors de portée de la vue des peuples forestiers.

En route, le chat n'avait qu'une seule idée en tête: "Vite, vite, ce soir je dormirai dans un bon lit, entre mes deux "radiateurs humains" et sous la couette. Le rêve, quoi! Mais aussi je leur servirai un de mes ronrons de compétition! Le nouveau ronron est arrivé! Alors ils diront que c'était bien que je sois revenu entier,  tout en ignorant tout de ma quête pour retrouver mon ronron. Avant de s'endormir, l'homme qui me caressera alors, dira, en plaisantant, qu'il était heureux que je n'aie pas perdu mon ronron en route!  "S'il savait! Allez, bonne nuit!"

 

 

 

LE RONRON DU TRANSPORT

FAIT QUE L'ENFANT S'ENDORT

MAIS REVEILLE LE CHAT

QUI N'AIME PAS CA!

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, Mai 2018.

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18 avril 2018

LA CITE ENGLOUTIE.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°25 NS

 

LA CITE ENGLOUTIE.

 

Il y avait une fois, dans un pays lointain, une superbe ville entourée de murailles très hautes, aux maisons à colonnades sculptées avec art et aux jardins enchantés. Les rues étaient ombragées par toutes sortes d'arbres centenaires. Il y avait plusieurs stades  et un théâtre de plein air. En son milieu trônait un splendide palais aux tourelles multiples et aux salons immenses, décorés richement. Puis vint le jour, qui à son lever, vit la terre s'entrouvrir et la mer engloutir toute cette merveille architecturale. Le palais, les murailles et les maisons, les jardins et tous les habitants disparurent comme par enchantement sous les flots. Le soir, à l'heure du coucher du soleil, il ne restait à la place de la ville, qu'un océan  calme. Aussi loin que le regard pouvait porter, on ne voyait que de l'eau, surmontée de vaguelettes innocentes qui donnaient l'impression de vouloir se faire pardonner l'appétit féroce de leur mère, la mer. De l'horizon, les contours des tours et maisons avaient disparu laissant la place à une ligne plate sans aucun obstacle.

Bien entendu, et très malheureusement, tous les humains périrent lors de ce chamboulement de la croute terrestre. Ils servirent de repas à tous les carnivores sous-marins, crabes et crevettes, poissons petits, moyens et grands, plantes carnivores. Et pour les esprits malveillants et autres monstres marins affamés, ce fut un festin inespéré! Les noyés accidentels se faisaient si rares!

De leurs ossements, de par la volonté de Poséidon, dieu et empereur de tous les océans et mers, naquirent des millions de tritons qui repeuplèrent très vite la cité engloutie. Parmi eux, les plus vaillants furent enrôlés comme défenseurs de leur ville et formèrent bientôt une formidable armée. Les déplacements se firent à dos des "chevaux de mer" et l'élevage de ces élégants hippocampes fut rapidement intense. Car le danger rôdait!

En effet la cité avait été rapidement engloutie par l'eau, entrainée par la  lourdeur des pierres  avec lesquelles elle avait été construite mais surtout par le poids de son fabuleux trésor. Sous le grand donjon du palais se trouvait la salle-coffre-fort  qui contenait des tonnes de lingots d'or le plus fin, des millions de pierres précieuses de toutes sortes et toutes tailles, des bijoux fabuleux et des objets décoratifs incrustés de rubis, de diamants, d'émeraudes sans parler des nombreux tonneaux remplis de perles les plus rares. Pour elles c'était le retour dans leur milieu d'origine!

La ville engloutie et ses richesses faisaient des envieux parmi toutes les espèces malveillantes qui peuplaient les abysses marines comme les   serpents venimeux, les poulpes gluants,  les énormes crustacés voraces comme les araignées de mer, les poissons poilus, hirsutes, horriblement moches, les requins aux dents longues, les escargots de courses belliqueux et nombre de bactéries hideuses et de microbes géants à six yeux.

Tout ce joli monde, sans ou avec arêtes, qui habitait en dehors de la ville, banlieue sauvage, était jaloux et réclamait sa part! Alors, un jour, sans tenir compte des moyens de défense de la cité engloutie et de son armée, ces scélérats ont enfourché leurs hippocampes bedonnants pour attaquer. Mais les guetteurs de la ville, du  haut des tourelles, les avaient vu venir. L'alarme  fut sonnée aussitôt. Les tritons à cheval sur leurs jolis hippocampes dorés, bien plus rapides que les "bedonnants", ont lancé une contre-attaque au son des conques, sortant de leur ville, pour tailler en pièces et autres mille morceaux les assaillants. La bataille fut rude et tous les coups permis.

Les tritons, vaillants combattants surentraînés, coupèrent en rondelles les tentacules des calamars, défoncèrent les carapaces des crustacés à pinces et méchants, crevèrent les yeux aux microbes et enfermèrent les bactéries dans des prisons en verre en forme de tubes, impossible à escalader. Aux araignées ils confisquèrent leurs toiles, les escargots furent expropriés de leur maison, les serpents venimeux pendus par leurs crocs. Les poissons furent rasés et édentés et tous les attaquants poussés  dans une fosse commune la plus profonde de l'océan, là où l'eau bout tout au fond, lieu de contact entre la mer et du foyer central de la terre. Quelle soupe d'enfer ! Quelle bouillabaisse !

De retour en ville les valeureux défenseurs furent vivement acclamés et autorisés à retirer du trésor commun suffisamment de perles afin d'offrir un magnifique collier chatoyant à leurs épouses et filles. Les jolis hippocampes dorés, très applaudis, reçurent double ration de plancton. Une police municipale fut mise en place qui patrouillait nuit et jour sur des chevaux de mer dotés de gyrophares rouges, pour assurer la sécurité et le calme des habitants.

Ainsi  la cité engloutie reprenait doucement vie. Les commerces, fermés pour cause de guerre, rouvrirent leurs portes,  le grand théâtre en pleine-eau affichait complet à chaque représentation. Ballets féeriques d'étoiles de mer ou de méduses translucides, concerts des joueurs de conques, jeux d'adresse entre écrevisses et langoustines, se succédèrent tous les soirs ainsi que tant d'autres attractions que l'on ne peut rencontrer que dans le monde de Némo. La sécurité des spectacles était assurée par une escouade de murènes spécialement entrainées et, tout à la fin, les seiches tirèrent le rideau, noir comme l'encre, sur cette vie trépidante  sous-marine, inimaginable même pour les plus vieux loups de mer!

 

 

 

VIS SANS ENVIE

DU BIEN D'AUTRUI,

SINON TU SERAS PUNI.

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, Avril 2018.

 

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03 avril 2018

UNE LIVRAISON URGENTE.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°24 NS

UNE LIVRAISON URGENTE.

 

Notre conte commence par une belle journée d'été vers midi, un dimanche, le soleil au zénith. La nature et les hommes étaient calmes et semblaient déjà assoupis bien avant l'heure de la sieste. Pas la moindre bise pour chatouiller les feuilles de la cime des arbres proches. Calme plat et silence absolu régnaient en maîtres. Le bruit des cloches de l'église s'était évanoui dans l'air épais de cette journée qui semblait  vouée à un bonheur silencieux enveloppant de sa torpeur tout être vivant.

C'est alors que retentit la sonnerie stridente, féroce, d'un téléphone. Le charme était rompu, le silence ambiant comme déchiré avec violence.

"Allo! Ici les transports rapides La Cigogne" répondit une voix claquante comme un bruit de castagnettes ou sortant d'un dentier mal fixé.

"Venez vite au centre de tri. Il y a un colis urgent à livrer par vous qui êtes de garde ce dimanche."

Adieu l'après-midi tranquille à errer dans les marais, pensa la directrice de l'entreprise de transports. J'avais pourtant prévu cette promenade avec, par-ci par-là  comme dessert, une bonne petite grenouille verte: petits fours préférés d'une cigogne!

"J'arrive" fut sa réponse, elle raccrocha et s'envola aussitôt, s'élevant vers le ciel bleu privé de nuages, pour atteindre la bonne altitude pour son vol avec une visibilité parfaite.

Elle se posa peu de temps après, signala sa présence et reçut le colis à livrer. C'était un sac de voyage spécialement conçu pour le transport aérien. Il était lourd et sur la fiche d'expédition il était noté: "Urgent, jumelles vivantes" en plus de l'adresse. Eh ben, me voilà bien, pensa-t-elle!

Le sac, joliment décoré d'un tissu à carreaux roses,  était très lourd. Une fois les lanières de sécurité fixées, les anses autour de son long bec, elle tenta de décoller. Ce fut laborieux. Il lui fallut beaucoup d'énergie et de nombreux coups d'ailes pour arriver à son altitude de croisière. Elle planait aidée par des vents arrières mais le colis pesait de plus en plus lourd. Puis des turbulences se firent jour. Un peu plus loin un trou d'air la happa. Alors elle entama une descente, presque à la verticale, pour un atterrissage d'urgence.

Son S.O.S. avait été entendu. Au sol de nombreux volontaires étaient rassemblés pour aider. Des dizaines d'oies sauvages s'étaient posées et avaient préparé un abri fait de plumes pour accueillir les naufragés du ciel. En déposant, sain et sauf, son colis, la transporteuse constata la présence d'un troll barbu et souriant. "Je suis le médecin de ma tribu vivant dans la forêt située un peu plus loin. J'ai capté sur ma radio amateur votre appel au secours et suis venu directement ici, guidé par un lutin forestier, puis accueilli par vos amies les oies."

Le docteur Troll ausculta la cargaison et constata que tout allait fort bien à l'intérieur du grand sac de voyage rose. Les bébés étaient bien roses aussi, leur rythme cardiaque parfait et ils tétaient avec un plaisir évident, la nounou spécialement convoquée pour l'occasion, une vache normande.

Après une nuit de repos, la responsable du transport, voulut s'envoler de bonne heure. "Oui", lui dirent les oies. "Mais nous t'accompagnons! Et ceci n'est pas négociable" ajoutèrent-elles devant les protestations de celle à qui avait été confié ce colis précieux. C'est une véritable caravane aérienne qui bientôt se mit en branle et prit l'air au son du doux bruissement des ailes plumées. Les oies entourèrent le sac de transport et celle qui le tenait. A la moindre faiblesse, au premier signe de ralentissement de son vol, une oie prenait le relais pour porter à son tour ce fardeau et d'autres se mettaient sous les ailes de la transporteuse pour lui redonner courage et la soutenir. Un vol de canards colvert caquetants s'était joint à ce transport urgent. Ils serviraient d'éclaireurs au convoi aérien.

Et cela se passa bien jusqu'à proximité de l'adresse de livraison. Là, en effet, quatre buses féroces attaquèrent en piqué le convoi pour s'emparer des deux bébés et en faire un festin! Mais les oies qui en avaient vu d'autres, notamment en assurant la sécurité du Capitole, palais dans un pays lointain, nullement intimidées, ne se laissèrent pas faire et mirent les assaillants en fuite. Et comment cela? En arrachant un maximum de plumes aux ailes des buses au point que ces dernières ont dû se poser et elles ressemblaient maintenant, là-bas en-bas, plus à des poulets inoffensifs  qu'à de méchantes guerrières.

Le convoi aérien arriva enfin à destination. La transporteuse se posa sur le toit de la maison afin de vérifier que la cheminée avait été soigneusement ramonée. C'était le cas. A l'aide des lanières de fixation de son sac de voyage elle fit doucement descendre son colis dans le conduit et elle se dit : "Tiens, le père Noël n'est pas le seul à emprunter cet itinéraire!"

Les oies firent une ronde silencieuse autour de la maison. Toutes, la cigogne transporteuse et ses copines, étaient heureuses d'avoir mené à bonne fin cette mission pas comme les autres. Les colverts, incapables de tenir leur bec,  cancanaient à qui mieux-mieux!

Dans la maison retentirent les premiers pleurs motivés par la faim. "Enfin vous voilà !" s'écria le papa qui veillait son épouse depuis des mois. "Comme elles sont belles !" s'exclama celle-ci, heureuse, comblée et toute à sa joie de la première tétée, une petite tête blonde à la bouche vorace à chaque mamelon, source du bon lait maternel.

 

 

 

PEU IMPORTE LE MOYEN DE TRANSPORT

L'ESSENTIEL EST D'ARRIVER A BON PORT.

 

Le Colvert, Baudienville, Mars 2018.

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01 mars 2018

LE VIEIL HOMME ET LE CHAT ROUX.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°23 NS

 

LE VIEIL HOMME ET LE CHAT ROUX.

 

Ce jour là, l'attention du vieil homme, lors de sa promenade quotidienne en lisière de forêt, fut attirée par un miaulement fatigué, une sorte de plainte. Cela sonnait comme un appel au secours. Avec précaution, il s'approcha de l'endroit d'où semblaient émaner ces bruits et, avec sa canne, écarta délicatement les broussailles, pour mieux se rendre compte de la situation. Un joli chat roux aux yeux orange s'agrippait avec ses pattes avant sur le sol, pendant que l'arrière train de l'animal semblait s'enfoncer en terre, comme tiré en arrière par une force invisible. Le vieil homme se baissa tout en gardant sa canne à portée de  main. Il saisit le chat en dessous de ses pattes et, joignant ses efforts à ceux de l'animal, se mit à le tirer vers lui  pour le libérer et le ramener tout entier sur  terre. Malgré la force que le vieil homme déployait, l'affaire ne semblait pas  gagnée. Avec une de ses mains il creusa la terre autour de la partie du corps du chat déjà enfouie et sentit immédiatement une force inconnue entourer sa main et l'attirer vers le sol et probablement encore plus bas. Là, c'est trop, se dit le vieil homme qui, au cours de sa vie et de ses voyages autour du monde, en avait vu d'autres!

Avec sa canne il donna des coups violents sur le sol autour du chat  pour faire lâcher prise à ce qui semblait être une force inconnue, encore cachée,  surgie des entrailles de la terre. Une vipère ondulait en fuyant. Il fallut aux deux, le vieil homme et le chat roux, beaucoup de force et de constance pour enfin sentir une sorte de relâchement dans les efforts  d'enfouir le chat roux sous terre. Puis le vieil homme réussit à saisir le chat à pleines mains et le délivrer de cette attraction étrange dont l'origine n'était pas encore élucidée.  Le vieil homme mit le chat roux en sécurité sur ses épaules et avec sa canne continua de frapper furieusement la terre à l'endroit d'où il avait réussi à sortir l'animal du sol. Alors la terre se mit à frissonner puis à trembler comme une soupe épaisse qui bout sur un feu trop fort, telles les bulles d'un magma volcanique. Une véritable éruption se produisit, faisant voler cailloux et mottes de terre. Il fallu battre en retraite! Là un gros arbre! Le vieil homme et le chat roux se cachèrent derrière son tronc,  tout en surveillant cet événement curieux et inhabituel. Et tout à coup, une créature aux yeux de feu, noire, gluante et hideuse apparut et en ricanant leur dit d'une voix caverneuse qu'elle se vengerait bientôt d'avoir été privée de son repas. Elle se secoua déversant autour d'elle de grosses gouttes noires comme l'encre d'une seiche, gluantes comme un sirop trop visqueux.  Puis elle disparut sous terre, refermant soigneusement le cratère produit plus tôt  et supprimant toute trace de sa venue à la surface du sol.

Le vieil homme fit descendre le chat roux de ses épaules, le prit dans ses bras pour le caresser et lui parler doucement, le rassurer d'une voix douce. "L'incident est clos"  dit-il au chat, et maintenant  à la maison pour un remontant bien mérité et une coupelle de lait tiède pour son nouveau compagnon.

En regardant de plus près, le vieil homme s'aperçut, que le chat qu'il avait tiré des griffes du monstre, était magnifique. Une vue d'ensemble de l'animal donnait l'impression  d'une boule sépia avec des arabesques plus claires qui dessinaient le contour de ses pattes et une queue striée horizontalement, tantôt claire, tantôt plus sombre, depuis sa base et jusqu'au bout.  Ses yeux, au regard intense, étaient d'or, pareils à deux gouttes de ce précieux métal en fusion.

Le joli chat roux commença à ronronner et se frotter aux mains du vieil homme. Remerciements ? Contentement d'être à nouveau sain et sauf ? Evacuation de sa peur et de son stress ? Ne cherchons plus, il devait, tout simplement, être heureux et profiter de la situation actuelle. Le panier, mis là par son nouveau maître, près de la cheminée, était confortable et douillet et il ne fallut qu'une nuit pour qu'il ait le droit de dormir, allongé de tout son long, contre le vieil homme, sous la couette! Adieu rhumatismes et vieilles douleurs!

Plusieurs mois se passèrent ainsi d'une vie tranquille, ponctuée d'une bonne nourriture et d'une bonne dose de caresses tous les jours. Le chat roux et le vieil homme vivaient heureux ensemble et avaient presque oublié l'origine de leur rencontre, transformée depuis, en une vie commune faite d'amour et de respect de l'autre.

Un jour pourtant et sans prévenir, la bête hideuse se rappela à leurs bons souvenirs. A l'heure où le soleil couchant envoyait à ras de terre, à travers les haies, ses derniers rayons, avant de laisser sa place à un monde incertain, sombre et inquiétant, elle se manifesta. En écartant légèrement le voilage de la fenêtre de la cuisine, le vieil homme remarqua un remue ménage pas commun, juste sous la surface de la terre. Celle-ci se soulevait par endroits ne respectant rien, ni parterres fleuris, ni pelouse et encore moins le potager où les racines blanches des divers légumes semblaient demander à retourner à leur position initiale. Une taupe, pensa instinctivement le vieil homme mais à plusieurs endroits à la fois, ce n'est plus une taupe mais un régiment entier! Puis il remarqua que tout ce chamboulement formait un véritable cercle autour de la maison. Le faible éclairage du jour déclinant, lui permit  cependant  d'entrevoir, par ci par là, des formes ondulantes et noires avec des yeux rouges qui perçaient la nuit en approche. Ca y est, se dit le vieil homme, l'heure de la vengeance du monstre, qui voulait manger mon chat roux, a sonné. Il en reçut confirmation en voyant ce dernier tremblant et miaulant, chercher où se cacher.

Avec son courage habituel et sa détermination, encore intacte malgré les années encaissées, le vieil homme se rendit très vite dans son garage pour prendre un gros bidon d'essence normalement destinée à la tondeuse. Très rapidement il sortit versant l'essence sur les monticules de terre formés par le ou les monstres qu'il avait bien reconnus. Deux ou trois bidons d'huile de vidange complétèrent la ligne de défense et hop, il y mit le feu. Enfin il regagna sa maison en courant et appela les pompiers.

Les flammes dessinaient des arabesques d'enfer tout autour de la maison avec l'envie évidente de lécher le ciel. On percevait nettement des cris et des plaintes venant du brasier. Les monstres tentèrent de s'échapper mais le feu faisait bombance d'eux. Bientôt une grande chaleur entourait la maison et une odeur de pétrole brûlé se répandit alentour. Le vieil homme avait pris son minet rouquin dans les bras mais avait du mal à le calmer tant sa peur était grande et profonde. Justifiée, pensa l'homme.

Le camion des soldats du feu arriva sur ces entrefaits  et avec leurs lances puissantes, les pompiers mirent fin au spectacle nocturne qui n'avait rien d'un joyeux feu d'artifice. De la terre ils retirèrent des galettes noires comme celles que l'on trouve sur les plages après le naufrage d'un pétrolier. La marée noire, de nuit, dans mon jardin, se dit le vieil homme en espérant que ces amalgames sombres et gluants soient les restes des monstres, réduits en combustible et voués à l'enfer pour alimenter ses feux permanents.

Une fois les pompiers, qui avaient tout fait pour sauvegarder la maison de la moindre étincelle, partis, le vieil homme et le chat roux, après un dernier remontant, se couchèrent et côte à côte s'endormirent très vite. Mais un peu plus tard le monstre était toujours présent sous forme de cauchemars et de mauvais rêves. La nuit fut agitée et c'est seulement sur le petit matin que le vieil homme se rendormit d'un profond sommeil plus calme.

A son réveil, le soleil étant déjà haut le vieil homme pensa aux dégâts causés la veille au soir et à l'énorme travail qui l'attendait. Entre la peinture des façades, les allées du jardin, la pelouse complètement piétinée, sans fleurs ni légumes, il en aurait pour des semaines à tout remettre en ordre. Avec un soupir il tâta son lit autour de lui et surprise...le chat roux n'y était plus. Où était-il passé?  Dehors ? Il va rentrer dans un état ! Le vieil homme se leva, enfila sa robe de chambre et s'approcha de la fenêtre en s'attendant au pire,  son jardin avait dû être  transformé en champ de bataille.

Mais en écartant les rideaux il ne le reconnut pas tout de suite. En regardant de plus près il remarqua que la pelouse avait déjà repoussé, les fleurs s'ouvraient au soleil, la barrière noircie par les flammes était à nouveau d'un joli vert clair et comme neuve, les murs de la maison ne portaient aucune trace noire de fumée...Tout lui sembla parfaitement en ordre et... plus beau qu'avant! Mais comment était-ce possible ? Encore un rêve! Agréable celui-ci!

En regardant à nouveau il vit enfin son chat roux assis sur une pierre décorative assez haute gesticulant avec ses pattes avant, battant  le cailloux avec sa queue et miaulant à tout va! On dirait qu'il donne des ordres à des ouvriers invisibles, se dit le vieil homme, et il vit effectivement bouger un pot de fleurs par ici, une touffe de fleurs se faire planter là-bas sans aucune intervention visible de mains humaines.

Rapidement habillé le vieil homme sortit dans le jardin rejoindre son chat roux. "Mais qu'est ce qu'il se passe ici? Comment est-ce possible?" demanda-t-il au chat. Celui-ci lui sauta immédiatement dans les bras et tout en ronronnant tout près de son oreille, le vieil homme sembla comprendre ce que lui disait son chat roux : " Tu as été bon pour moi, mais pas seulement, pour les fourmis aussi! Elles ne pouvaient plus vivre avec les très nombreux monstres visqueux qui envahissaient leurs maisons, les fourmilières, sous terre. Des tribus entières ont péri collées à eux puis léchées jusqu'à la dernière d'entre elles. C'était l'enfer pour les fourmis, ces petites bêtes courageuses et tous leurs copains qui vivent sous terre hors de portée de notre vue. Alors aujourd'hui elles sont contentes. Une fourmi est venue me trouver sous la couette cette nuit pour me raconter ce qu'elles avaient commencé à faire dehors dès que tout fut éteint et la terre encore trempée. Mais elles ne savaient plus les emplacements exacts des choses. La reine des fourmis a envoyé une messagère au pays des lutins pour leur demander leur aide. Et voilà ce que ça donne !!! Miaou."

Le vieil homme, pourtant un dur à cuire, avait les larmes aux yeux en serrant fort son chat roux contre sa poitrine. Celui-ci, gentiment, lécha ces gouttes, irisées par le soleil, sur les joues râpeuses du vieil homme. Ils regagnèrent tous deux  leur maison non sans avoir remercié chaleureusement cette foule active, invisible pour le vieil homme, mais distinguée parfaitement par les fentes noires de ses pupilles entourées des iris d'or du chat roux.

 

 

LES MAUVAISES RENCONTRES

SONT LES ALEAS DE LA VIE.

A SURMONTER SANS PEUR NI CRIS

EN VENANT A LEUR ENCONTRE.

 

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, février 2018.

 

 

 

 

 

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°23 NS

 

LE VIEIL HOMME ET LE CHAT ROUX.

 

Ce jour là, l'attention du vieil homme, lors de sa promenade quotidienne en lisière de forêt, fut attirée par un miaulement fatigué, une sorte de plainte. Cela sonnait comme un appel au secours. Avec précaution, il s'approcha de l'endroit d'où semblaient émaner ces bruits et, avec sa canne, écarta délicatement les broussailles, pour mieux se rendre compte de la situation. Un joli chat roux aux yeux orange s'agrippait avec ses pattes avant sur le sol, pendant que l'arrière train de l'animal semblait s'enfoncer en terre, comme tiré en arrière par une force invisible. Le vieil homme se baissa tout en gardant sa canne à portée de  main. Il saisit le chat en dessous de ses pattes et, joignant ses efforts à ceux de l'animal, se mit à le tirer vers lui  pour le libérer et le ramener tout entier sur  terre. Malgré la force que le vieil homme déployait, l'affaire ne semblait pas  gagnée. Avec une de ses mains il creusa la terre autour de la partie du corps du chat déjà enfouie et sentit immédiatement une force inconnue entourer sa main et l'attirer vers le sol et probablement encore plus bas. Là, c'est trop, se dit le vieil homme qui, au cours de sa vie et de ses voyages autour du monde, en avait vu d'autres!

Avec sa canne il donna des coups violents sur le sol autour du chat  pour faire lâcher prise à ce qui semblait être une force inconnue, encore cachée,  surgie des entrailles de la terre. Une vipère ondulait en fuyant. Il fallut aux deux, le vieil homme et le chat roux, beaucoup de force et de constance pour enfin sentir une sorte de relâchement dans les efforts  d'enfouir le chat roux sous terre. Puis le vieil homme réussit à saisir le chat à pleines mains et le délivrer de cette attraction étrange dont l'origine n'était pas encore élucidée.  Le vieil homme mit le chat roux en sécurité sur ses épaules et avec sa canne continua de frapper furieusement la terre à l'endroit d'où il avait réussi à sortir l'animal du sol. Alors la terre se mit à frissonner puis à trembler comme une soupe épaisse qui bout sur un feu trop fort, telles les bulles d'un magma volcanique. Une véritable éruption se produisit, faisant voler cailloux et mottes de terre. Il fallu battre en retraite! Là un gros arbre! Le vieil homme et le chat roux se cachèrent derrière son tronc,  tout en surveillant cet événement curieux et inhabituel. Et tout à coup, une créature aux yeux de feu, noire, gluante et hideuse apparut et en ricanant leur dit d'une voix caverneuse qu'elle se vengerait bientôt d'avoir été privée de son repas. Elle se secoua déversant autour d'elle de grosses gouttes noires comme l'encre d'une seiche, gluantes comme un sirop trop visqueux.  Puis elle disparut sous terre, refermant soigneusement le cratère produit plus tôt  et supprimant toute trace de sa venue à la surface du sol.

Le vieil homme fit descendre le chat roux de ses épaules, le prit dans ses bras pour le caresser et lui parler doucement, le rassurer d'une voix douce. "L'incident est clos"  dit-il au chat, et maintenant  à la maison pour un remontant bien mérité et une coupelle de lait tiède pour son nouveau compagnon.

En regardant de plus près, le vieil homme s'aperçut, que le chat qu'il avait tiré des griffes du monstre, était magnifique. Une vue d'ensemble de l'animal donnait l'impression  d'une boule sépia avec des arabesques plus claires qui dessinaient le contour de ses pattes et une queue striée horizontalement, tantôt claire, tantôt plus sombre, depuis sa base et jusqu'au bout.  Ses yeux, au regard intense, étaient d'or, pareils à deux gouttes de ce précieux métal en fusion.

Le joli chat roux commença à ronronner et se frotter aux mains du vieil homme. Remerciements ? Contentement d'être à nouveau sain et sauf ? Evacuation de sa peur et de son stress ? Ne cherchons plus, il devait, tout simplement, être heureux et profiter de la situation actuelle. Le panier, mis là par son nouveau maître, près de la cheminée, était confortable et douillet et il ne fallut qu'une nuit pour qu'il ait le droit de dormir, allongé de tout son long, contre le vieil homme, sous la couette! Adieu rhumatismes et vieilles douleurs!

Plusieurs mois se passèrent ainsi d'une vie tranquille, ponctuée d'une bonne nourriture et d'une bonne dose de caresses tous les jours. Le chat roux et le vieil homme vivaient heureux ensemble et avaient presque oublié l'origine de leur rencontre, transformée depuis, en une vie commune faite d'amour et de respect de l'autre.

Un jour pourtant et sans prévenir, la bête hideuse se rappela à leurs bons souvenirs. A l'heure où le soleil couchant envoyait à ras de terre, à travers les haies, ses derniers rayons, avant de laisser sa place à un monde incertain, sombre et inquiétant, elle se manifesta. En écartant légèrement le voilage de la fenêtre de la cuisine, le vieil homme remarqua un remue ménage pas commun, juste sous la surface de la terre. Celle-ci se soulevait par endroits ne respectant rien, ni parterres fleuris, ni pelouse et encore moins le potager où les racines blanches des divers légumes semblaient demander à retourner à leur position initiale. Une taupe, pensa instinctivement le vieil homme mais à plusieurs endroits à la fois, ce n'est plus une taupe mais un régiment entier! Puis il remarqua que tout ce chamboulement formait un véritable cercle autour de la maison. Le faible éclairage du jour déclinant, lui permit  cependant  d'entrevoir, par ci par là, des formes ondulantes et noires avec des yeux rouges qui perçaient la nuit en approche. Ca y est, se dit le vieil homme, l'heure de la vengeance du monstre, qui voulait manger mon chat roux, a sonné. Il en reçut confirmation en voyant ce dernier tremblant et miaulant, chercher où se cacher.

Avec son courage habituel et sa détermination, encore intacte malgré les années encaissées, le vieil homme se rendit très vite dans son garage pour prendre un gros bidon d'essence normalement destinée à la tondeuse. Très rapidement il sortit versant l'essence sur les monticules de terre formés par le ou les monstres qu'il avait bien reconnus. Deux ou trois bidons d'huile de vidange complétèrent la ligne de défense et hop, il y mit le feu. Enfin il regagna sa maison en courant et appela les pompiers.

Les flammes dessinaient des arabesques d'enfer tout autour de la maison avec l'envie évidente de lécher le ciel. On percevait nettement des cris et des plaintes venant du brasier. Les monstres tentèrent de s'échapper mais le feu faisait bombance d'eux. Bientôt une grande chaleur entourait la maison et une odeur de pétrole brûlé se répandit alentour. Le vieil homme avait pris son minet rouquin dans les bras mais avait du mal à le calmer tant sa peur était grande et profonde. Justifiée, pensa l'homme.

Le camion des soldats du feu arriva sur ces entrefaits  et avec leurs lances puissantes, les pompiers mirent fin au spectacle nocturne qui n'avait rien d'un joyeux feu d'artifice. De la terre ils retirèrent des galettes noires comme celles que l'on trouve sur les plages après le naufrage d'un pétrolier. La marée noire, de nuit, dans mon jardin, se dit le vieil homme en espérant que ces amalgames sombres et gluants soient les restes des monstres, réduits en combustible et voués à l'enfer pour alimenter ses feux permanents.

Une fois les pompiers, qui avaient tout fait pour sauvegarder la maison de la moindre étincelle, partis, le vieil homme et le chat roux, après un dernier remontant, se couchèrent et côte à côte s'endormirent très vite. Mais un peu plus tard le monstre était toujours présent sous forme de cauchemars et de mauvais rêves. La nuit fut agitée et c'est seulement sur le petit matin que le vieil homme se rendormit d'un profond sommeil plus calme.

A son réveil, le soleil étant déjà haut le vieil homme pensa aux dégâts causés la veille au soir et à l'énorme travail qui l'attendait. Entre la peinture des façades, les allées du jardin, la pelouse complètement piétinée, sans fleurs ni légumes, il en aurait pour des semaines à tout remettre en ordre. Avec un soupir il tâta son lit autour de lui et surprise...le chat roux n'y était plus. Où était-il passé?  Dehors ? Il va rentrer dans un état ! Le vieil homme se leva, enfila sa robe de chambre et s'approcha de la fenêtre en s'attendant au pire,  son jardin avait dû être  transformé en champ de bataille.

Mais en écartant les rideaux il ne le reconnut pas tout de suite. En regardant de plus près il remarqua que la pelouse avait déjà repoussé, les fleurs s'ouvraient au soleil, la barrière noircie par les flammes était à nouveau d'un joli vert clair et comme neuve, les murs de la maison ne portaient aucune trace noire de fumée...Tout lui sembla parfaitement en ordre et... plus beau qu'avant! Mais comment était-ce possible ? Encore un rêve! Agréable celui-ci!

En regardant à nouveau il vit enfin son chat roux assis sur une pierre décorative assez haute gesticulant avec ses pattes avant, battant  le cailloux avec sa queue et miaulant à tout va! On dirait qu'il donne des ordres à des ouvriers invisibles, se dit le vieil homme, et il vit effectivement bouger un pot de fleurs par ici, une touffe de fleurs se faire planter là-bas sans aucune intervention visible de mains humaines.

Rapidement habillé le vieil homme sortit dans le jardin rejoindre son chat roux. "Mais qu'est ce qu'il se passe ici? Comment est-ce possible?" demanda-t-il au chat. Celui-ci lui sauta immédiatement dans les bras et tout en ronronnant tout près de son oreille, le vieil homme sembla comprendre ce que lui disait son chat roux : " Tu as été bon pour moi, mais pas seulement, pour les fourmis aussi! Elles ne pouvaient plus vivre avec les très nombreux monstres visqueux qui envahissaient leurs maisons, les fourmilières, sous terre. Des tribus entières ont péri collées à eux puis léchées jusqu'à la dernière d'entre elles. C'était l'enfer pour les fourmis, ces petites bêtes courageuses et tous leurs copains qui vivent sous terre hors de portée de notre vue. Alors aujourd'hui elles sont contentes. Une fourmi est venue me trouver sous la couette cette nuit pour me raconter ce qu'elles avaient commencé à faire dehors dès que tout fut éteint et la terre encore trempée. Mais elles ne savaient plus les emplacements exacts des choses. La reine des fourmis a envoyé une messagère au pays des lutins pour leur demander leur aide. Et voilà ce que ça donne !!! Miaou."

Le vieil homme, pourtant un dur à cuire, avait les larmes aux yeux en serrant fort son chat roux contre sa poitrine. Celui-ci, gentiment, lécha ces gouttes, irisées par le soleil, sur les joues râpeuses du vieil homme. Ils regagnèrent tous deux  leur maison non sans avoir remercié chaleureusement cette foule active, invisible pour le vieil homme, mais distinguée parfaitement par les fentes noires de ses pupilles entourées des iris d'or du chat roux.

 

 

LES MAUVAISES RENCONTRES

SONT LES ALEAS DE LA VIE.

A SURMONTER SANS PEUR NI CRIS

EN VENANT A LEUR ENCONTRE.

 

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, février 2018.

 

 

 

 

 

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22 janvier 2018

LE RENARD VOLANT.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

 

22 NS

 

LE RENARD VOLANT.

 

Ce jour là, lorsque la gentille "Dame Nature"  signala à maman renard que le moment était venu de mettre bas sa portée, celle-ci a immédiatement rebroussé chemin pour retourner, dare-dare, à son terrier. A l'intérieur tout était déjà prêt pour accueillir les renardeaux qui allaient naître après plus de cinquante jours de gestation. Un grand lit douillet de paille, de feuilles mortes séchées et de fleurs de coton, attendait les futurs nouveau-nés. Mais...Là... Quelle surprise...C'est quoi...? se dit maman renard en prenant place au milieu de l'emplacement qu'elle avait préparé et après avoir soigneusement vérifié que les issues de secours étaient libres et camouflées. Avec ces fous de la gâchette on ne prend jamais assez de précautions! Surtout lorsqu'on est de la grande famille des renards qui doit se nourrir dans les poulaillers proches, les chasseurs ayant depuis longtemps nettoyé champs et forêts de tout ce qui bouge. A poils, à plumes ou nus, même plus un ver de terre à grappiller!

Au milieu de la future nurserie trônait un œuf de belle taille! Il était blanc à rayures noires! En le reniflant de plus près, maman renard entendit bien un léger bruit comme un genre de grattements, qui provenait de l'intérieur de cet œuf bizarre qui, en plus d'émettre des sons étranges, semblait grelotter de froid. La coquille se lézardait telle la glace sur un lac gelé au printemps.

Bonne mère, maman renard enveloppa l'œuf de paille et rappelée à l'ordre par une douleur forte émanant de son bas-ventre, s'installa confortablement pour commencer son travail de mise bas.

Au bout de quelques heures cinq petits étaient nés. Trois filles et deux garçons. Ceux-ci se mirent immédiatement à téter leur mère alors que les bruits provenant de "l'œuf surprise" se faisaient de plus en plus forts et insistants. Comme  les supplications d'un innocent injustement emprisonné!

Une fois ses propres petits, rassasiés et endormis, maman renard donna de grands coups de pattes sur la coquille de l'œuf, un morceau se brisa et oh... encore une surprise, elle vit passer par l'ouverture un museau qui ressemblait étrangement à ceux de ses petits. Quelques efforts encore et l'œuf explosa pour laisser apparaître un sixième renardeau comme enveloppé d'un châle sombre et qui se précipita vers le ventre de maman renard pour avoir sa part de lait maternel. En l'examinant de plus près, maman renard s'aperçût, que contrairement aux autres nouveau-nés, celui-ci était drapé dans des ailes noires qu'il avait encore peine à déployer. "Mais c'est quoi ça ?" se demanda-t-elle. Va-t-il savoir voler ? s'interrogea-t-elle. Dans son rêve elle le voyait déjà là-haut, virevoltant devant ses frères et sœurs comme un éclaireur, signalant à ceux d'en bas proies et dangers!

Et c'est ce qui se passa quelques semaines plus tard. Lui devant, volant silencieusement au raz de l'herbe, des broussailles ou des cimes des arbres indiquant les proies faciles et les chasseurs. Un jour que ces derniers faisaient une battue aux renards, il avait bien entrevu les chasseurs venant vers eux, avait donne l'alerte à ses compagnons, mais ceux qui arrivaient par derrière ne le ratèrent point. Pan-pan, un plomb dans l'aile  le fit chuter lourdement au sol. Maman renard ayant mis, à la première alerte, les autres petits à l'abri dans un terrier de secours et n'écoutant que son courage et son amour de mère pour ce fils "pas comme les autres", s'élança, le prit dans sa gueule et disparut avec lui dans le trou le plus proche. Silence, ils ne nous trouveront pas, chuchota-t-elle. Elle se roula en boule avec lui entre ses pattes et offrit son dos aux tirs éventuels pour le protéger.

Le jeune renard volant souffrit beaucoup malgré les soins de maman renard qui désinfectait la plaie, avec sa langue, plusieurs fois par jour. Une corneille qui avait assisté à ces événements et voyant le petit dépérir, s'envola, très haut, vers une destination connue d'elle-même seulement. Elle s'avait où nichait la véritable maman du renard volant qui, comme les mamans coucous, n'élevait pas elle même son petit mais le déposait délicatement dans un nid où il serait bien accueilli. Elle était une des rares survivantes de la race préhistorique des  "Renadorus volatis", et vivait cachée. Elle ne sortait qu'une fois l'an lors d'un long voyage pour honorer ses ancêtres enfouis dans un cimetière réservé dans la très lointaine et mystérieuse contrée d'Al-Mamlakah.

Aussitôt qu'elle eut entendu le récit de dame corneille, elle poussa du haut de la montagne où elle vivait, un long cri de ralliement et d'alerte. La fée Primocausus fut la première arrivée accompagnée de ses lutins infirmiers. Une fois qu'elle connut l'adresse du blessé, elle forma son cortège prioritaire et s'élança sur les routes du ciel à très grande vitesse. A peine arrivée chez maman renard qui veillait le jeune renard volant, elle se mit au travail. Formules magiques reprises en chœur par ses assistants, application d'onguents précieux pour désinfecter et fermer la plaie, sirop guérissant par l'intérieur du corps, etc. etc. Tout ce que la science surnaturelle,  d'un monde qui échappe à la compréhension des humains, lui avait appris fut mis en œuvre par la fée et le résultat ne se fit pas attendre!

En effet, dès le surlendemain le renard volant fut guéri et reprit son activité d'éclaireur. Maman renard, très fier de son fils "inattendu", parla de ses exploits autour d'elle. Si bien que d'autres familles renards et même loups sollicitèrent son aide afin de pouvoir sortir en toute tranquillité et sans avoir à craindre une mauvaise et inattendue rencontre.

Un jour cependant, à l'heure de la sieste, alors que tout était calme dans leur belle campagne, un bruit lointain et menaçant se fit entendre. Et ce qui n'était qu'un murmure se transforma en un bruit étourdissant puis cessa totalement. Notre renard "aérien" s'envola pour découvrir quel nouveau danger se présentait. D'un clin d'œil il comprit la situation : une horde de féroces loups-garous, géants et affamés, s'apprêtait à attaquer le village proche, celui où habitaient les chasseurs qui occasionnaient tant de malheurs aux siens. Que faire? Néanmoins le renard volant ne pouvait pas rester sans réagir. Il demanda au siens de s'enterrer au plus profond de leurs terriers et prit son envol en direction du clocher de l'église. Il sonna le tocsin à toute volée aidé en cela par des cousins chauves-souris qui y avaient élu domicile. Les gens accouraient de toutes parts en se demandant le pourquoi de la sonnerie annonçant une catastrophe. Du haut du clocher le renard volant leur montra l'armée  de prédateurs en approche. Les chasseurs s'armèrent immédiatement et sortirent de dessous  la paille des greniers les vieux fusils cachés là depuis la dernière grande guerre.

La bataille fut rude et bruyante. Renard volant indiquait aux défenseurs ceux des loups-garous qui, malins, tentaient de contourner le village. Ainsi ils furent aussi accueillis par une volée de gros plombs. En fin d'après-midi les quelques attaquants encore capables de marcher se retirèrent pour s'en retourner clopin-clopant chez eux. Le maire du petit bourg rassembla tous ses habitants devant l'église et leur parla doucement. Puis tous l'applaudirent de bon coeur lorsqu'il demanda par signes à renard volant de descendre du clocher et venir se poser sur son bras tendu. Il le remercia sincèrement pour son aide et, en accord avec tous les chasseurs, lui garantit que plus personne ne le prendrait, ni lui ni sa famille, pour cible. Il demanda cependant que les vols de poules cessent et pour cela promit de fournir, à vie, à maman renard et ses enfants, deux lapins et deux poulets par quinzaine ainsi qu'un lâcher de perdrix tous les ans. Accord conclu. Le maire serra l'aile de renard volant et, lui donnant un peu d'élan avec son bras, lui permit de décoller facilement pour retrouver les siens à l'orée du bois, à l'entrée de leur terrier, maintenant situé en "terre de paix".

 

SOIS CLEMENT ENVERS TON ENNEMI,
PEUT-ETRE, UN JOUR,  DEVIENDRA-T-IL TON AMI ?

 

Le Colvert, Baudienville, janvier 2018.

 

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13 décembre 2017

IL & ELLE.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°21NS

IL et ELLE.

 

Elle était tombée de cheval lors de sa leçon d'équitation et s'était cassé la jambe droite. Double fracture, tibia et péroné, à la radiographie. Et pourtant elle était une excellente cavalière et à quinze ans, bientôt seize, elle avait déjà remporté plusieurs concours hippiques dont les trophées étaient fièrement exposés, sur une étagère, dans sa chambre.

Il était tombé avec son VTT au cours d'une randonnée et s'était cassé le bras droit. Double fracture, radius et cubitus, montrait  la radiographie. Et pourtant il maitrisait son vélo parfaitement et à 16 ans, bientôt dix-sept, il avait déjà remporté plusieurs courses cyclistes et cross tout-terrain. Les coupes étaient alignées en haut de l'armoire de sa chambre.

Elle avait été transportée, opérée puis plâtrée, à l'hôpital Pasteur et se retrouvait maintenant dans une belle chambre double à la peinture vieux rose, dans le lit côté fenêtre. Sa jambe droite était raide et suspendue à une poulie, sous forme de gibet, fixée au plafond. Le lit côté porte était pour l'instant inoccupé.

Il avait été conduit en ambulance, opéré et plâtré, à l'hôpital Saint-Martin. Maintenant il reposait dans un lit aux draps bleu-lavande  en chambre individuelle, le bras droit en angle droit replié et solidement arrimé sur sa poitrine,  pour une immobilisation complète.

Une fois les vapeurs de l'anesthésie dissoutes, la première chose à faire maintenant, pour Lui comme pour Elle, était de rassurer leurs parents. Vite un coup de fil. Mais chaque fois qu'Il ou Elle composait le numéro de ses parents c'était sur Elle qu'Il tombait comme Elle avait Lui au bout de la ligne lors de la même tentative.

Surpris, tous deux commencèrent par râler après le téléphone de leur table de nuit, puis se demandèrent, étant sûrs d'avoir composé le bon numéro, quel dysfonctionnement pouvait être la cause de cette mise en relation mystérieuse. Après le téléphone fixe de l'hôpital, Il et Elle tentèrent de joindre leurs parents respectifs avec leur portable. Le résultat fut le même. Il commença par s'énerver un peu, Elle, par contre, se mit à sourire trouvant sa voix agréable et la situation cocasse.

Ce sont deux infirmières, une de chaque hôpital, qui finirent par donner des nouvelles rassurantes des deux ados à leurs parents.

Elle tenta à nouveau de contacter par l'intermédiaire de son portable ses amis mais c'est Lui qui répondait. Et tout d'un coup son fond d'écran, où figurait la tête de son cheval préféré, fut modifié pour laisser apparaître une tête de garçon! Et pour être beau, Il l'était. Blond bouclé, yeux d'un bleu profond, traits fins et bouche bien dessinée avec un sourire à faire chavirer tous les cœurs des filles du monde. Elle se disait que si c'était lui son correspondant mystérieux et imposé, elle serait désormais très aimable au téléphone!

Quant Il composa le numéro de son meilleur ami, son fond d'écran, où figurait une image du Tour de France, se transforma en un portait d'une ravissante jeune fille, brune avec une queue de cheval... yeux bleus comme une paire d'aigues-marines, traits admirables et un sourire à faire tomber à ses genoux tous les garçons du monde. "Ouah, si c'est elle qui répond à chaque appel, ça va faire!" se dit-Il.

Eh oui! C'était Elle pour Lui et c'était Lui pour Elle. Et les conversations se firent de plus en plus aimables. Tous deux s'interrogeaient sur  ce bug téléphonique inexplicable. Aucun des deux n'avait une réponse valable. Vint ensuite la période des appels de plus en plus nombreux, des conversations de plus en plus douces voire câlines et longues. Vingt-quatre heures plus tard ils savaient tout l'un de l'autre, de leur vie encore à ses débuts, de leurs parents respectifs et respectés, de leurs amies et amis et de leurs pensées les plus profondes, intimes, les plus secrètes aussi.

"C'est quand même idiot de dépenser tout notre forfait téléphonique ainsi alors qu'il y a un lit libre dans ma chambre! " dit-elle le lendemain à son ami du téléphone. "Mais jamais ils ne permettraient un garçon dans la chambre d'une fille à l'hôpital " fut sa réaction. Et là, Il avait raison. Hélas! Alors il n'y avait plus qu'une chose à faire, rester branchés et attendre de sortir chacun de son hôpital et de ne plus raccrocher avant demain. Et nouvelle surprise, leurs téléphones se rechargeaient  automatiquement au fur et à mesure qu'ils se parlaient! Et de nouvelles questions sur le comment et le pourquoi se faisaient jour.

Quelques jours plus tard...

Il est arrivé sur ses deux jambes, son bras en écharpe et sa main sur son coeur.  Son plâtre était couvert de graffitis laissés là par ceux de sa famille et de ses copains. Elle s'avançait vers lui doucement, boitillant, avec ses deux béquilles et son plâtre transformé en œuvre d'art par tous ceux qui lui avaient fait un joli dessin ou laissé un petit mot gentil. Tous deux se sont regardés dans les yeux avec le même regard qu'ils jetaient sur leur portable dans leur chambre d'hôpital. Tous deux se sont compris, se sont aimés  suite à ce coup de foudre réciproque, puis doucement, en évitant de faire mal à l'autre, ils se sont embrassés. C'est ce baiser là, le premier de leur vie, au goût inoubliable, suivi d'un long regard reflétant toute leur pensée amoureuse, qui a scellé leur amour, leur union. Pour toute leur vie.

Plus tard, lorsque tous deux évoquaient leur rencontre et les mystères non élucidés, qui pourraient aussi s'appeler miracles, qui l'entouraient alors, ils mettaient en joie fées et elfes qui travaillaient pour la société "Cupidon". Celle-ci était une entreprise facilitant les rencontres avec  des succursales dans le monde entier. Sa devise, "Une rencontre sous notre sigle dure toute la vie"! Car, disait aussi la pancarte affichée à l'entrée de chaque agence, nous ne faisons aucune publicité en faveur de notre société mais laissons choisir, les filles et les garçons qui répondent à nos critères, par nos représentants locaux, fées et elfes, près de chez vous. Au coin de votre rue! Ils feront en sorte, et par tous les moyens à leur disposition, comme, par exemple, bugger la téléphonie moderne, pour aider le hasard et arriver à leur fin.  Qu'Il s'éprenne d'Elle, et Elle de Lui.

 

 

 

L'AMOUR EST UN COMBAT QUOTITIEN

QUE L'ON REMPORTE PLUS FACILEMENT A DEUX.

 

 Le Colvert, Baudienville, automne 2017.

 

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13 novembre 2017

UNE VIEILLE FEMME.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°20 NS

 

UNE VIEILLE FEMME.

 

C'était une vieille femme, très vieille. Personne dans le village ne se rappelait  de l'année de sa naissance. Lorsque l'on interrogeait les villageois quant à son âge, ils répondaient tous, invariablement, qu'ils l'avaient toujours connue. Même les plus vieux d'entre eux, y compris les centenaires. Et ceux du cimetière, s'ils avaient pu parler, auraient dit la même chose.

C'était une femme pauvre, très pauvre. Sa masure prenait l'eau de pluie de toutes parts. Les volets en bois   battaient au vent et l'herbe de son jardin était haute car elle n'avait pas  été tondue depuis longtemps, très longtemps. Et pourtant c'était une vieille bien gentille et bonne, simplement elle n'avait pas eu de chance dans sa vie.  C'est pourquoi elle était pauvre aujourd'hui après avoir trimé dur, très dur, de longs jours, de longues années, sa vie durant.

Ce soir-là, comme tous les soirs à cette heure-là, la vieille femme était assise sur sa petite chaise inconfortable devant sa cheminée où brûlait un maigre feu juste assez chaud pour maintenir sa soupe à la bonne température. Celle-ci cuisait dans un grand fait-tout en cuivre noirci par les flammes et suspendu à la crémaillère d'un trépied au-dessus du foyer.

La vieille femme somnolait sur sa chaise le menton sur sa poitrine. Peut-être rêvait-elle à sa jeunesse, lorsqu'elle avait 18 ans avec tous les jeunes gens à ses genoux,  au temps des bals, de l'insouciance et des baisers volés au détour d'une haie.

Elle était habillée de noir et seul son vieux tablier troué faisait encore fleurir, entre les taches, quelques coquelicots aux pétales plus gris que rouges. Le fichu, sous lequel, la vieille femme cachait ses rares cheveux blancs, était noir  aussi.  Avec l'âge venant, deux verrues surmontées de longs poils blancs, avaient poussé sur son visage, l'une au milieu de sa joue gauche et l'autre à la commissure droite de ses lèvres fanées . Mais, ce dont on ne pouvait s'apercevoir dans la position où la vieille femme se trouvait actuellement, c'étaient ses yeux. Deux  yeux bleu-clair comme des aigues-marines et dont l'éclat n'avait pas terni avec l'âge. Des yeux lumineux, qui, lorsqu'ils vous regardaient, exprimaient une bonté naturelle, douce et sincère. Des yeux qui souriaient en permanence. Deux étincelles bleues au milieu d'un visage marqué par un dur labeur en plein air et ridé comme un champ fraîchement labouré.

Subitement la vieille femme fut tirée de sa rêverie  par un bruit qui ressemblait fort à celui d'une cuillère en bois raclant le fond et les bords de sa casserole de soupe. En ouvrant complètement les yeux elle découvrit que la cuillère tournait toute seule dans son maigre potage de légumes! A y regarder de plus près, après s'être bien frotté les yeux, elle découvrit au bout de la cuillère un elfe, aidé par quelques lutins rieurs, qui mélangeait la soupe afin qu'elle ne brûle point. Et ce petit monde la regardait avec tendresse. Beaucoup de tendresse. L'elfe tournait, tournait la longue cuillère et les lutins dansaient en équilibre sur le bord de la bassine. Certains d'entre eux jetaient dans la marmite des morceaux de lard fumé, d'autres des légumes et de bonnes pâtes aux œufs, pour épaissir un peu et donner un bon goût à ce brouet d'eau, trop liquide et aux rares feuilles vertes de poireaux desséchées.

Entre temps, Ficelle, son vieux chat, très vieux lui aussi, roux aux rayures d'un tigre, avait levé sa tête aux yeux d'or, les nasaux en éveil et la moustache frémissante à l'odeur, oubliée depuis longtemps, du lard. Le chat se doutait de ce qu'il se passait mais ne miaula point. Comme sa maîtresse, il n'avait pas mangé de lard depuis des lustres et comme elle, cela le mit en appétit. Enfin ils passent à l'action, se dit-il!

Quelques elfes de la tribu des Hauts-Elfes, avaient mis le couvert sur la table. Une nappe propre et fleurie avait fait son apparition  ainsi que de belles assiettes, plates et à soupe, au décor coquelicots et des couverts neufs étincelants. La gamelle, neuve elle aussi, pour Ficelle, était à sa place à l'autre bout de la table où il avait ses habitudes. Assis sur sa chaise il posait ses pattes avant sur la table et dînait ainsi, face à face, avec sa maîtresse. C'était un rituel qui se renouvelait à chaque repas depuis que le mari de la vieille femme avait quitté, il y a fort longtemps, ce monde pour un autre que l'on prétend meilleur. Et le chat et sa maîtresse se racontaient la journée écoulée, morne et pareille à la veille, l'avant-veille et tous les jours depuis des mois, des années. Sans souris pour le chat. Sans lard pour la vieille femme.

 

La vieille femme se retrouvait, tout à coup, assise à table, comme par magie, sur un fauteuil carmin, tout neuf et rembourré confortablement avec de jolis coussins. Les lutins firent le service et en voulant se lever, pour récupérer près de l'âtre, de vieux morceaux de pain rassis, la vieille femme se retrouva avec une belle baguette dorée  et croustillante, encore chaude, dans la main, dont elle avait oublié aussi, depuis longtemps, la bonne odeur du pain frais.

Ce fut le meilleur repas que firent la vieille femme et son chat depuis  des années, et en guise de dessert, du mou tout frais pour Ficelle et des fraises au sucre pour elle.

Au moment d'aller se coucher, encore une surprise l'attendait. Un lit propre et frais avec des draps immaculés et une jolie couette épaisse décorée de  belles fleurs, rouges comme les roses. L'oreiller sentait le patchouli et sur la table de nuit le bougeoir avait été remplacé par une lampe de chevet toute neuve qui fonctionnait à l'électricité!  La vieille femme n'eut pas la force ni le courage de se demander par quel miracle le courant était revenu dans sa maison alors qu'il était coupé depuis tant d'années, faute de pouvoir honorer les factures. Quant au chat il ne demanda pas son reste pour se rouler en boule dans son nouveau panier à côté duquel une petite gamelle de croquettes délicieuses, pour une éventuelle petite faim nocturne, avait été déposée par un elfe de ses amis.

Une fois le ronron du chat éteint et que les légers ronflements de sa maîtresse avaient laissé la place à une respiration calme et régulière, elfes et lutins se mirent au travail. Et quel boulot! Ficelle ouvrit un œil de temps en temps, l'air de rien, pour surveiller le chantier.

A son réveil la vieille femme ne reconnut plus rien, se demandant même où elle était. Au paradis? Sa grande et unique pièce s'était transformée en un confortable salon-salle à manger-cuisine et chambre avec du mobilier neuf. Un coquet divan avait remplacé un vieux matelas troué et brûlé par des escarbilles  du feu, les chaises branlantes avaient laissé la place à un banc en chêne  d'un côté de la table, neuve, elle aussi et en chêne massif, et, de l'autre côté, deux chaises enveloppantes et moelleuses. Un beau vaisselier, rempli d'un service de table complet, porcelaine et verres en cristal, trônait fièrement le long du mur. Les fenêtres étaient à double vitrage aux volets électriques verts. Verte aussi était la porte d'entrée fermée par une triple serrure de sécurité. Et les rideaux, au décor coquelicots, donnaient une impression coquette à la maisonnette entièrement refaite aussi de l'extérieur sans oublier le toit aux tuiles rutilantes.

Et elle n'était pas au bout des surprises, la vieille femme, qui avait mis de beaux habits neufs - toutes les vieilleries ayant disparu de ses étagères pendant la nuit - lorsqu'elle sortit sur le pas de sa porte. Elfes et lutins avaient transformé son champ à l'abandon en un merveilleux jardin fleuri devant la maison et, sur l'arrière, elle trouva un potager magique puisqu'il lui fournirait,  au cours de l'année, tous les légumes et fruits nécessaires, quelles que soient la saison ou la température extérieure. De petits nains s'y affairaient, maniant pelle et pioche.

Devant la surprise, voire l'ahurissement, de la vieille femme qui se demandait comment elle allait rembourser tous ces travaux, les lutins firent une ronde autour d'elle et de son chat en lui signifiant qu'elle n'avait pas à s'inquiéter pour cela. D'ailleurs l'elfe-trésorier de la tribu avait trouvé un moyen ingénieux afin que la vieille femme ne fut plus jamais dans le besoin. Chaque fois qu'elle dépensait un sou, comme par exemple, lors de la livraison quotidienne, programmée à vie, de ses vivres, son porte-monnaie s'enrichissait de deux nouvelles piécettes!

Des gens qui passaient devant la maison, les uns disaient : "Oh, comme elle est jolie cette maison et quel beau jardin  fleuri encore à cette saison !" Les autres : "Ah, elle a hérité la vieille!" Certains laissaient filtrer entre leurs lèvres pincées  et méchantes: "Eh, je t'avais bien dit qu'elle devait être riche cette vieille peau et planquer son pognon sous son matelas!"

Et c'était vrai qu'elle était riche, mais pas d'argent. La vieille femme était riche de bons sentiments envers les autres. Sa bonté était grande et elle donnait, donnait à qui lui demandait. Cela se sut très rapidement dans le village et puis dans la région. Les quémandeurs se faisaient de plus en plus nombreux et pressants. Comme la vieille femme ne savait pas dire non, l'elfe qui avait pris soin de ses revenus y mit rapidement le holà. Et toutes les petites pièces qu'elle distribuait ainsi s'envolèrent de la poche de ceux qui n'en avaient pas besoin et retournèrent, comme par magie, dans la boîte où elle conservait ses sous, sur la poutre de la cheminée où flambait en permanence, sans avoir à y remettre régulièrement du bois, un bon feu réchauffant la maison et les vieux os de la vieille femme et de son chat doré.

"Mais que m'arrive-t-il ?" se demanda-t-elle. "Qu'ai je fait pour mériter tant de bonheur et de gentillesse?" Et comme ces paroles murmurées empêchaient le chat de dormir paisiblement sur ses genoux, Ficelle se mit à parler. "Oh tu n'as rien fait de mauvais. Tu as toujours été une bonne maîtresse et tu t'es ruinée à donner, par pure bonté, tout ce que tu avais, aux autres. Mais les autres ne t'ont jamais rendu la pareille une fois que tu étais devenue pauvre. Ils se sont même détournés de toi faisant semblant de ne pas te connaître. Alors j'en avais assez de veiller sur toi en ayant froid et faim et j'ai donc fais jouer mes relations avec un monde connu uniquement des chats, des elfes et des lutins. Une fois qu'ils connurent ta situation, d'un seul élan, ils ont décidé qu'il fallait que ça change et ont mis leurs pouvoirs magiques en route pour améliorer ton sort et le mien par la même occasion. Et maintenant, s'il-te-plait, laisse moi dormir !"

 

DONNE A QUI TU VEUX,

RECOIS DE QUI TU PEUX.

 

 

 

 

 Le Colvert, Baudienville, octobre 2017.

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01 octobre 2017

NEO, FILS DE TAL ET D'ANDER.

LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°19NS

NEO, FILS DE TAL ET D'ANDER.

 

"Maman, maman, j'ai mal au bras! Le bébé dinosaure a encore voulu me mordre!"

"Viens ici  Néo et fais moi voir tes blessures. Et dis-moi tout de suite pourquoi il a  tenté de te faire du mal ? Lui si gentil d'habitude!"

"Il dormait alors j'ai  essayé de l'assommer avec ma massue comme papa fait quand il va chasser!"

"Néo écoute moi bien. Prendre exemple sur ton père  Ander, c'est très bien mais tu n'es pas encore en âge  de l'imiter. La chasse, pour nous nourrir et nous vêtir, est affaire de grandes personnes.  Le jeune brontofeusaure est bien trop gros et grand pour un petit bonhomme comme toi. S'attaquer à un animal qui va peser plus de trente tonnes dans quelques mois, quelle idée!" Tal, était une fois de plus, anéantie par les bêtises de son fils et admirative devant son courage naissant.

"Oui mais, en plus il a fait un crachat de feu qui m'a roussi les poils des jambes! Il est vilain."

"Et comment réagiras-tu quand tu seras plus grand et que quelqu'un voudra te donner un coup de bâton sur la tête ? Hein, dis moi! Il n'a fait que se défendre tout comme tu le feras dans quelque années  quand tu auras grandi, lorsque tu seras un jeune homme."

Néo alla se reposer un peu et Tal s'occupa du dîner qui devait être prêt  lors du retour d'Ander. Le jeune garçon se recroquevilla dans son coin de repos, aménagé dans la paroi de la grotte, garni de fourrures bien chaudes et décoré de peaux de serpents séchées et de toutes sortes de cornes et de dents pointues de divers animaux. Tal, quant à elle, surveillait la cuisson d'une cuisse  de Microraptor dont elle avait eu du mal à enlever toutes les écailles et les plumes. L'os central fera un beau jouet pour Néo à condition que Rotpar,  le gardien de leur grotte, ne le croque pas tout entier. C'était un Eoraptor qu'ils avaient recueilli  très jeune, élevé et nourri comme un chien de garde et dressé comme tel. Il prenait son boulot très au sérieux mais pour jouer, il n'y avait que Néo qui comptait.

Néo, comme tous les jours, aida sa maman à préparer la table. Une très belle table ronde dont le plateau était fait d'une tranche du tronc d'un baobab fossilisée et les pieds de  trois défenses d'auroch  d'une courbure artistique. Le garçon déposa des planchettes en bois en guise d'assiettes, les coquilles de Saint-Jacques pour boire et un silex aiguisé pour chacun. Comme dessert il y aurait des bâtonnets de viande de bison fumés trempés dans du miel sauvage, un régal!

La grotte à flanc de colline, qui leur servait de maison, était spacieuse. La grande pièce de l'entrée avec son foyer dont le feu noircissait les murs,  donnait sur une vallée verdoyante où le gibier était abondant. Plusieurs espèces s'y côtoyaient: des Centrosaurus à grand bouclier autour du cou, d'énormes Brachiosaurus végétariens, des bisons et des chevaux sauvages, proies favorites des Juravenators, féroces carnivores et, parmi encore beaucoup d'autres, de jolis dragons verts cracheurs de feu. Les Macrauchénias, quant à eux, étaient recherchés pour leur viande goûteuse. On y rencontrait aussi d'énormes serpents à deux têtes très voraces, des Godeludos bien gras à six pattes et au long cou, des Fermentors qui ne mangeaient que la viande avariée en compagnie des vautours et souvent, seules ou en couples, de belles  licornes. Ces dernières étaient la seule touche de douceur dans cet univers dur et sauvage.

Au fond de la grotte on trouvait d'autres pièces plus petites, les chambres et dans un recoin reculé et frais, le garde-manger où sur des bouts de bois entrecroisés reposaient les quartiers de viande fumés, des rhizomes et des tubercules. Dans une cuvette naturelle du rocher se trouvait une réserve d'eau laquelle était alimentée par les gouttes   qui s'écoulaient, depuis le plafond,  le long des racines nues  des plantes qui poussaient en surface, au-dessus de la grotte.

C'était l'heure du retour d'Ander, le papa de Néo. Il revenait d'une journée harassante de chasse au mammouth. L'animal, très gros et haut sur pattes s'était défendu courageusement malgré les coups de massue et de lances à pointe de silex coupant qu'il recevait de tous les côtés. Une fois à terre, Ander était grimpé sur cette "montagne" de viande, de poils et d'os et avait, d'un grand coup de gourdin, mis fin à ses souffrances en lui éclatant le crane. La cervelle encore chaude fut partagée entre les chasseurs et consommée sur place, geste rituel du vainqueur. Les défenses iront à la salle communale en décor.

"Papa!  Papa! Tu es de retour. Tu sais je n'ai pas fait trop de bêtises aujourd'hui. J'ai même aidé Maman!" Néo avait débité ces phrases sans respirer, d'une seule traite. Et comme à chaque retour de son père ne manquait pas la question traditionnelle: "Dis Papa, demain je serai assez grand pour t'accompagner à la chasse?"

"Non, pas encore. Il faut que tu manges bien et que tu fasses de la musculation chaque jour. On verra cela dans quelques années." Alors comme chaque soir, Néo alla dans un coin de la grotte pour bouder un peu et dessiner sur les murs. Là où la fumée de l'âtre avait noirci les parois, Néo, avec un bout de bois dur ou un caillou pointu, laissait libre cours à son art et représentait  le monde qui l'entourait : de gros bisons poilus en troupeau, des Apatosaures énormes avec leur long cou et leurs yeux doux en train de brouter l'herbe, des antilopes ailées, tous les animaux vus dans la plaine et d'autres sortis tout droit de son imagination enfantine. Même Ander y figurait en train de terrasser toutes sortes d'animaux sauvages et Tal s'activant devant le feu. Sous le frottement de ses outils la couleur claire et naturelle de la roche donnait vie à ses modèles qui se détachaient joliment sur ce fond sombre, à la lueur des flammes vacillantes du foyer,  jouant avec les courants d'air.

Ander, le mari de Tal,  avait rapporté pour son épouse un grand morceau de peau avec les poils du super éléphant  qui ferait une jolie robe chaude pour l'hiver pour elle et un nouveau pagne pour Néo. "Chouette papa, maman va me coudre une nouvelle culotte! Bien vrai, dis maman?" Mais avant cela il fallait faire sécher cette peau, la débarrasser de toute la vermine et la tanner pour lui rendre sa souplesse naturelle.

Un jour, que les parents de Néo avaient convié quelques couples d'amis et de  voisins. L'un des copains chasseurs d'Ander, en faisant le tour de la caverne tomba sur les décorations murales de Néo. Celui-ci avait largement augmenté l'espace couvert de dessins et de gravures en noircissant les murs à l'aide de quelques bouts de bois pas entièrement consumés, là où les flammes du foyer n'avaient pas déposées leur voile de deuil. Seules les parois près de l'entrée étaient encore vierges de toute expression artistique.

" Mais c'est magnifique Ander comme tu as transformé ta grotte en musée!" Ander surpris des compliments de son ami lui expliqua alors que l'artiste était  son fils Néo et afin de ne point freiner son envie de s'exprimer ainsi, l'avait laissé faire. Finalement cela donnait une certaine valeur à leur habitation. Les autres personnes présentes admiraient à leur tour ces dessins sans oublier de féliciter Néo.

Ensuite tout le monde alla dans l'espace privatif en contrebas de la grotte pour participer à leur jeu de plein air préféré, une partie de galets. Ces pierres étaient bien rondes et lisses, charriées depuis des millénaires par les vagues de la mer proche. Pour gagner la partie il fallait lancer ces galets pour qu'ils s'immobilisent au plus près d'un gros œil de dinosaure séché et durci au soleil. Quelle rigolade!  Les cris et les applaudissements des enfants, quand le lancer était parfait, n'étaient pas moins bruyants que les invectives entre joueurs. Et avant de partir tous les invités firent encore des compliments sincères à Néo. L'un d'entre eux offrit même un silex de poche au garçon. Le rêve de tous les petits garçons!

Les réactions positives de leurs amis, concernant le repas servi, avaient fait germer une idée originale dans la tête de Tal qu'elle mit en application quelques temps après, je crois, au printemps de l'an 19.048 avant J.C. Elle disposa sur sa large terrasse quelques beaux rondins de bois ficelés à un fémur bien droit en guise de tables et mit autour quelques rochers confortables garnis de toutes sortes de peaux de bêtes. Elle y servirait une fermentation "maison" au goût d'herbes et de boyaux de gibier. Ander lui grava une ardoise qui indiquait que tout le monde serait le bienvenu moyennant quelques petits dons du genre légumes, viande dépecée ou objets et ustensiles courants, les plus rares aussi étaient  les bienvenus et donnaient droit à une double tournée.

La nouvelle fit le tour de la vallée et des montagnes alentour très vite. La fréquentation du bistrot "Chez Tal et Ander" augmentait rapidement à tel point qu'Ander dut tailler un pan de rocher haut et long pour servir les clients qui ne voulaient pas s'asseoir. Tal et son homme étaient heureux de leur réussite, Néo un peu moins, à laver les coquilles sales après le service! Rotpar, lui, accueillait les visiteurs à grands coups de léchouilles avec sa langue râpeuse et sanguinolente.

Mais là où toute morosité de Néo disparaissait instantanément c'est quand il fallait endosser le rôle de guide pour faire visiter la grotte et ses peintures et gravures murales. Les touristes, dont certains arrivaient de très loin, à dos de mammouths apprivoisés ou de chameaux, voire à cheval sur un dragon volant, ne manquaient jamais de le féliciter et de lui glisser une petite pierre brillante dans la main. De nombreux ouvriers avaient aménagé un parc de stationnement avec emplacements réservés aux gros moyens de transport  hors normes tels les mammouths ainsi qu'une piste d'atterrissage pour les "volants" de la compagnie "Air Dragon".

Ander ne chassait plus. La nourriture apportée par les clients, en échange de leur boisson et la visite de la grotte-musée, suffisait largement à leurs besoins ainsi qu'à l'employée nouvellement engagée pour laver les coquilles et le commis de cuisine. Tal avait fait creuser dans la roche au fond de la grotte par des tailleurs de pierre spécialisés trois cuvettes supplémentaires pour préparer ses breuvages fermentés dont bientôt on pourrait choisir le parfum : boyaux de poissons, ailes de serpents volants, abats de buffles, etc. Mais celui qui avait le plus de succès en "cocktail-plat du jour" c'était la "dinocup", morceaux de viande noire dans un jus de tripes anciennes. Un délice, un régal!

Néo, artiste né, quant à lui, perçait tant bien que mal les jolies pierres aux couleurs diverses parfois brillantes ou transparentes qu'il recevait des clients, pour les enfiler sur des brins d'herbe dure. Il offrit le premier objet réalisé ainsi à sa maman qui le portait tous les jours autour de son cou. Les clientes, jalouses, voyant cette parure, en  voulaient toutes une aussi belle. Le collier était né! Néo avait dû installer un rocher-table où il travaillait à la vue des visiteurs. La demande était tellement forte qu'à l'échange bijou contre nourriture,  cette dernière augmentait sensiblement en volume et qualité.

Puis il a fallu chercher une grotte nouvelle pour s'agrandir, d'abord dans la région, ensuite de plus en plus loin. Trouver des artistes pour reproduire fidèlement dans les nouveaux établissements les dessins de Néo et l'enseigne de la chaîne "Néo-Ander-Tal" dans son style d'origine, avait été le plus difficile. Les gérants embauchés pour diriger les succursales, étaient subjugués par cette nouvelle idée et faisaient vraiment de leur mieux pour respecter les recettes de Tal. Quant à Ander, à dos du premier animal-transporteur disponible à la location, il faisait le tour de tous les maillons de la chaîne et s'il en trouvait un trop faible, celui-ci était exclu  et devait changer de nom.

Et la suite? me direz-vous. Mais vous la connaissez! Chaînes de restaurants     comme "Longue Paille"," McCanard's", "Slow", etc. Joailliers tels que Vonclé et Arpège,  Bouchecarré, etc. aux boutiques à Paris, Monte-Carlo et New York, et dans le monde entier. Néons scintillants sur le "strip" à Las Végas, Tex-Mex ou Chinois. Musées de tout et de rien. Grottes ?  Voilà la situation aujourd'hui. Ce fut long pour en arriver là. Mais n'oubliez jamais que tout cela n'existerait pas à l'heure actuelle  sans les précurseurs, Ander, son épouse Tal et leur fils Néo qui avaient, il y a fort longtemps déjà, mis leur idée  "accueil et service au public" en application. Et comme, en ces temps reculés, nous consommons du bison aujourd'hui! Eternel recommencement. Boucle aux millions d'années refermée!

 

 

 

Au début c'était le néant.

Puis vint l'être vivant,

Qui créa le restaurant

Et le cabaret avec chant.

Des musées autant.

Mais n'est-ce-pas que du vent?

 

 

Le Colvert, Baudienville, octobre 2017.

Posté par colvert37 à 17:04 - Commentaires [0] - Permalien [#]