LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°24 NS

UNE LIVRAISON URGENTE.

 

Notre conte commence par une belle journée d'été vers midi, un dimanche, le soleil au zénith. La nature et les hommes étaient calmes et semblaient déjà assoupis bien avant l'heure de la sieste. Pas la moindre bise pour chatouiller les feuilles de la cime des arbres proches. Calme plat et silence absolu régnaient en maîtres. Le bruit des cloches de l'église s'était évanoui dans l'air épais de cette journée qui semblait  vouée à un bonheur silencieux enveloppant de sa torpeur tout être vivant.

C'est alors que retentit la sonnerie stridente, féroce, d'un téléphone. Le charme était rompu, le silence ambiant comme déchiré avec violence.

"Allo! Ici les transports rapides La Cigogne" répondit une voix claquante comme un bruit de castagnettes ou sortant d'un dentier mal fixé.

"Venez vite au centre de tri. Il y a un colis urgent à livrer par vous qui êtes de garde ce dimanche."

Adieu l'après-midi tranquille à errer dans les marais, pensa la directrice de l'entreprise de transports. J'avais pourtant prévu cette promenade avec, par-ci par-là  comme dessert, une bonne petite grenouille verte: petits fours préférés d'une cigogne!

"J'arrive" fut sa réponse, elle raccrocha et s'envola aussitôt, s'élevant vers le ciel bleu privé de nuages, pour atteindre la bonne altitude pour son vol avec une visibilité parfaite.

Elle se posa peu de temps après, signala sa présence et reçut le colis à livrer. C'était un sac de voyage spécialement conçu pour le transport aérien. Il était lourd et sur la fiche d'expédition il était noté: "Urgent, jumelles vivantes" en plus de l'adresse. Eh ben, me voilà bien, pensa-t-elle!

Le sac, joliment décoré d'un tissu à carreaux roses,  était très lourd. Une fois les lanières de sécurité fixées, les anses autour de son long bec, elle tenta de décoller. Ce fut laborieux. Il lui fallut beaucoup d'énergie et de nombreux coups d'ailes pour arriver à son altitude de croisière. Elle planait aidée par des vents arrières mais le colis pesait de plus en plus lourd. Puis des turbulences se firent jour. Un peu plus loin un trou d'air la happa. Alors elle entama une descente, presque à la verticale, pour un atterrissage d'urgence.

Son S.O.S. avait été entendu. Au sol de nombreux volontaires étaient rassemblés pour aider. Des dizaines d'oies sauvages s'étaient posées et avaient préparé un abri fait de plumes pour accueillir les naufragés du ciel. En déposant, sain et sauf, son colis, la transporteuse constata la présence d'un troll barbu et souriant. "Je suis le médecin de ma tribu vivant dans la forêt située un peu plus loin. J'ai capté sur ma radio amateur votre appel au secours et suis venu directement ici, guidé par un lutin forestier, puis accueilli par vos amies les oies."

Le docteur Troll ausculta la cargaison et constata que tout allait fort bien à l'intérieur du grand sac de voyage rose. Les bébés étaient bien roses aussi, leur rythme cardiaque parfait et ils tétaient avec un plaisir évident, la nounou spécialement convoquée pour l'occasion, une vache normande.

Après une nuit de repos, la responsable du transport, voulut s'envoler de bonne heure. "Oui", lui dirent les oies. "Mais nous t'accompagnons! Et ceci n'est pas négociable" ajoutèrent-elles devant les protestations de celle à qui avait été confié ce colis précieux. C'est une véritable caravane aérienne qui bientôt se mit en branle et prit l'air au son du doux bruissement des ailes plumées. Les oies entourèrent le sac de transport et celle qui le tenait. A la moindre faiblesse, au premier signe de ralentissement de son vol, une oie prenait le relais pour porter à son tour ce fardeau et d'autres se mettaient sous les ailes de la transporteuse pour lui redonner courage et la soutenir. Un vol de canards colvert caquetants s'était joint à ce transport urgent. Ils serviraient d'éclaireurs au convoi aérien.

Et cela se passa bien jusqu'à proximité de l'adresse de livraison. Là, en effet, quatre buses féroces attaquèrent en piqué le convoi pour s'emparer des deux bébés et en faire un festin! Mais les oies qui en avaient vu d'autres, notamment en assurant la sécurité du Capitole, palais dans un pays lointain, nullement intimidées, ne se laissèrent pas faire et mirent les assaillants en fuite. Et comment cela? En arrachant un maximum de plumes aux ailes des buses au point que ces dernières ont dû se poser et elles ressemblaient maintenant, là-bas en-bas, plus à des poulets inoffensifs  qu'à de méchantes guerrières.

Le convoi aérien arriva enfin à destination. La transporteuse se posa sur le toit de la maison afin de vérifier que la cheminée avait été soigneusement ramonée. C'était le cas. A l'aide des lanières de fixation de son sac de voyage elle fit doucement descendre son colis dans le conduit et elle se dit : "Tiens, le père Noël n'est pas le seul à emprunter cet itinéraire!"

Les oies firent une ronde silencieuse autour de la maison. Toutes, la cigogne transporteuse et ses copines, étaient heureuses d'avoir mené à bonne fin cette mission pas comme les autres. Les colverts, incapables de tenir leur bec,  cancanaient à qui mieux-mieux!

Dans la maison retentirent les premiers pleurs motivés par la faim. "Enfin vous voilà !" s'écria le papa qui veillait son épouse depuis des mois. "Comme elles sont belles !" s'exclama celle-ci, heureuse, comblée et toute à sa joie de la première tétée, une petite tête blonde à la bouche vorace à chaque mamelon, source du bon lait maternel.

 

 

 

PEU IMPORTE LE MOYEN DE TRANSPORT

L'ESSENTIEL EST D'ARRIVER A BON PORT.

 

Le Colvert, Baudienville, Mars 2018.