LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°26 NS

LE CHAT QUI AVAIT PERDU SON RONRON.

 

Il s'en était aperçu un soir au moment d'aller au lit et pensa  en parler le lendemain à son vieux copain Hector, le coq.  Celui-ci était le patron absolu de la basse-cour, seul le couple de colverts échappait à son autorité. La nuit d'avant, le chat avait déjà eu un doute. Rien, aucun son ne sortait plus de sa gorge sauf des miaous pitoyables d'anxiété. Cette nuit-là, comme toutes les nuits depuis qu'il était arrivé dans cette jolie maison aux maîtres plus que gentils, le chat s'était glissé sous la couette dès les lampes de chevets éteintes, s'était installé entre ses "parents adoptifs", entièrement étiré de ses pattes avant jusqu'au bout de sa queue, allongé le long de leurs corps presqu'endormis. Et comme d'habitude il avait voulu participer à leur plongeon dans le pays de rêves avec un doux et profond ronron. Mais aucun son n'était sorti de son larynx dont il avait contracté en vain les muscles pour animer ses cordes vocales. "Alors pas de concert ce soir ?" fut le dernier mot, accompagné d'une caresse douce et bienfaisante, qu'il entendit avant de s'endormir silencieusement. L'homme, aux côtés duquel le chat était couché, se mit à ronfler bientôt. Mais ni lui, ni le chien, qui ronflait aussi, ne pouvaient être les voleurs qui lui avaient subtilisé  son ronron de petit fauve. Car le perdre, bêtement sans raison ni laryngite, était inimaginable

Après le lever et comme tous les matins, le chat se frotta aux jambes de ses maîtres, attendant sa coupelle de bon lait tiède arrivé en direct de la ferme voisine. Et malgré tout son bon vouloir et ses efforts aucun ronron n'était audible. Une fois dans le jardin, le chat se rendit directement au poulailler pour une entrevue avec Hector qui se reposait de ses cocoricos matinaux  annonçant une autre belle journée. Le chat lui exposa son problème, le coq écoutait et se grattait de temps en temps la tête avec sa patte droite, signe d'extrême concentration chez ces volatiles. Une poule curieuse dit au chat: "Croque des cacahuètes, c'est le même bruit, on n'y verra que du feu!" avant de s'éloigner en caquetant vers ses copines. Ayant réfléchi longuement, le coq émit un tonitruant "cocorico", et se tournant vers le chat,  parla ainsi:

"Bien que tu sois le premier à me parler de ce genre de problème, je peux te dire que j'en ai entendu causer par les messages transportés via nos   cocoricos que  je capte tous les matins et dans les cas graves à n'importe quelle heure de la journée. J'ai transmis à l'instant même ton problème et notre réseau va t'aider. On m'a signalé une espèce de "tron, tron, tron" qui parvient de la voie ferrée pas loin. Cela devrait peut-être aller!"

Le chat s'y rendit rapidement, sachant parfaitement où  aller, car c'est de là que parvenaient régulièrement, jusqu'à ses oreilles à l'ouïe très développée, des bruits infernaux qui empêchaient toute la maisonnée de dormir. Une fois sur place où une dinde savante l'attendait, le chat dut attendre le passage du prochain train et attraper au vol les "tron-tron-tron" de ce dernier et dont la dinde se faisait fort de retirer la première lettre pour que tout rentre dans l'ordre. Hélas, le train qui passa par-là, passa trop vite,  avec un bruit continu, comme un sifflement, qui n'avait rien à voir avec son "ronron" naturel. Raté ! C'était un T.G.V. et pas une vieille locomotive à charbon, et, qui plus est, sur des rails neufs! Siffler comme un oiseau ? Pour un chat ce n'est pas sérieux. Pendant qu'on y est,  pourquoi pas aller voir les abeilles du voisin, leur "bzzzz" c'est pas du ronron non plus!

Déçu, le chat remercia quand même la dinde savante. Savante une dinde? Tu parles! Cependant elle lui glissa à l'oreille d'aller voir une de ses copines, une lapine qui vivait aux abords d'un aéroport pas très éloigné. Il s'y rendit sans attendre et le temps de faire le tour de l'aérogare dans un bruit infernal, trouva enfin la lapine dans son terrier, au milieu des pistes et d'où, en fait, elle ne sortait que peu. Elle s'y refugiait  à chaque décollage et atterrissage pour se boucher, en les repliant, ses longues oreilles et ne pas se faire aspirer par le souffle d'air des réacteurs. Au courant du problème, la lapine expliqua au chat qu'un seul type d'appareil pouvait éventuellement convenir et ceci uniquement lorsque l'avion se posait. Le bruit des moteurs se fait alors plus doux qu'au décollage. Ronron des réacteurs! Etait-ce le bon bruit ?  Une fois l'Airbus 380 posé, le chat pensa que ce n'était pas trop mal, mais ce bruit continu n'endormirait jamais son maitre à condition toutefois qu'il arrive à l'imiter! Et ne dit-on pas "ronfler comme un avion ou, plutôt comme une locomotive"? Ronfler ou ronronner, c'est toujours en deux tons "in-out". Le chat n'était pas entièrement satisfait et, en voyant sa triste mine, la lapine lui conseilla de faire un tour près de la grande usine où l'on fabriquait de belles automobiles, silencieuses et hybrides.

Le chat s'y rendit en peu de temps et constata, que sur la piste des essais, les autos ne faisaient pas grand bruit. Il se dit qu'un ronron qui se respecte, ne pouvait être silencieux. Ensuite il pensa à son jeune maitre qui allait encore à l'école. Avec ses copains, ils ne respectaient déjà pas tous les jours les feux de signalisation et si en plus les voitures ne faisaient plus aucun bruit, alors là, attention au grabuge! Il observa néanmoins bien tout ce qui se passait dans cette grande fabrique. Le chat avait repéré une jolie voiture dont le moteur était en marche. Celui-ci tournait rond, ni trop fort, ni trop doucement, avec quelques poussées de ses décibels jusqu'à 50 dB, bien trop fort pour s'endormir. Le chat se dit qu'il fallait rester dans la moyenne entre 15 et 25 dB, intensité de bruit normal pour ses oreilles et celles de ceux qu'il avait pris l'habitude d'aider à s'endormir avec son ronron. Bonne conclusion mais où était-il ce fichu ronron? Non, décidemment rien à pêcher du côté de chez "Royce-Roll"! Pourquoi alors les petits enfants s'endorment-ils dès que l'auto commence à rouler et, qui plus est, sans ron-ron?

Le chat laissa l'usine derrière lui et était un peu désappointé de n'avoir été accueilli par aucun membre du réseaux d'Hector. Il avisa un grand poulailler  sur un chemin de terre et y alla de son pas souple de félin,  en silence. Heureusement, il y avait là un magnifique coq qui, le voyant arriver, lui dit: " Ton ami Hector s'excuse de t'avoir laissé seul à l'usine automobile car nous avons subi un bug dans nos transmissions mais maintenant tout est rétabli. Hector te fait dire d'aller directement au grand bâtiment que l'on aperçoit d'ici, le bleu là-bas, on y fabrique de l'électroménager pas trop bruyant. On raconte que ça ronronne pas mal dans le coin!"

Le chat, un peu fatigué et très affamé, décida de s'autoriser une courte halte, le temps d'attraper un bon mulot des champs pour son déjeuner puis faire une courte sieste. Environ une heure plus tard, il se remit en route, direction "Whirlpâle"!  Le chat visita très minutieusement tous les ateliers, s'attarda devant chaque appareil que lui montra "Pucealoreille", le chat du comité d'entreprise, après lui avoir souhaité la bienvenue du haut de l'escalier d'honneur de l'entrée principale. Un four (trop silencieux) par ici, un lave-linge (bien trop bruyant à l'essorage) par là et encore tant d'autres, certains au bruit agréable (fer à repasser avec un jet de baleine à chaque respiration), d'autres effrayants (tourne broche au grincement d'une chaîne, lave vaisselle avec bien trop d'eau pour un chat, micro-ondes aux "cling-clings" incessants), etc. etc. Au dernier robot-coupeur-mixeur-cuiseur, pris de tournis, le chat sauta par la première fenêtre ouverte et s'enfuit à toutes pattes, tout droit à travers champs, en direction du petit bois qu'il voyait là-bas.

Ouf ! Il s'allongea sur un coussin de mousse bien rembourré et s'endormit tout de suite, gardant les oreilles en alerte de tout danger imprévu.

Le chat s'éveilla au bout d'un moment, bien reposé, un peu de stretching et hop, il ouvrit les yeux. Mais là une surprise l'attendait! Il était entouré d'elfes, de fées gentilles, de nombreux nains vraiment tout petits mais grands travailleurs, d'une bande de lutins, de faunes inoffensifs, d'esprits malins de la forêt  très farceurs et même quelques vieux gnomes barbus et trolls ronchons mais pas méchants. Tous étaient arrivés très silencieusement et avaient aussi réussi à tromper son odorat. Le chat s'assit sur son coussin vert, on fit silence autour de lui  et le plus ancien des trolls lui demanda ce qu'il faisait là, juste à l'endroit où se tenait la réunion hebdomadaire de tous les habitants et copropriétaires de la forêt.

Le chat s'excusa du dérangement causé et plaida l'ignorance quant à l'endroit choisi pour se reposer après un long et difficile parcours à la recherche de son ronron perdu. Tout de suite les visages se firent plus amicaux et deux fées, se détachant de la foule, vinrent vers lui pour le consoler et lui dire que tout allait rentrer dans l'ordre. Le chat n'osait y croire, ronronner à nouveau, tout allait redevenir comme avant, les moteurs divers ne seraient plus qu'un mauvais souvenir et plus question d'aller écouter les tuck-tucks pétaradants dans un pays lointain aux gens enturbannés!

Tous ces merveilleux habitants du bois firent cercle autour du chat, chantèrent des airs parlant de mûres et de fraises, de champignons et des couleurs somptueuses des feuilles à l'automne. Les fées passèrent leur baguette magique autour du cou du chat à tour de rôle et chacune, à son tour, récita quelques incantations afin de chasser le mauvais esprit "off" qui avait pris possession de la gorge du chat  et pour  y réintroduire celui qu'on appelait l'esprit "on". Des écureuils volants sautaient de branche en branche et les elfes exécutèrent un ballet silencieux autour du chat. La cérémonie prit fin sur un essai, très concluant, du nouveau ronron dans lequel le chat mit tout son coeur et l'ensemble de ses cordes vocales. Il fut magnifique ce ronron victorieux, transmettant à tous ses nouveaux amis de la forêt ses remerciements les plus chaleureux et sincères.

Mais c'est pas tout ça! Qui fera s'endormir mes maitres, se dit le chat et après un dernier miaou qui voulait dire merci, il reprit dignement la route du retour, la queue bien droite et haute. Lentement d'abord puis de plus en plus vite une fois hors de portée de la vue des peuples forestiers.

En route, le chat n'avait qu'une seule idée en tête: "Vite, vite, ce soir je dormirai dans un bon lit, entre mes deux "radiateurs humains" et sous la couette. Le rêve, quoi! Mais aussi je leur servirai un de mes ronrons de compétition! Le nouveau ronron est arrivé! Alors ils diront que c'était bien que je sois revenu entier,  tout en ignorant tout de ma quête pour retrouver mon ronron. Avant de s'endormir, l'homme qui me caressera alors, dira, en plaisantant, qu'il était heureux que je n'aie pas perdu mon ronron en route!  "S'il savait! Allez, bonne nuit!"

 

 

 

LE RONRON DU TRANSPORT

FAIT QUE L'ENFANT S'ENDORT

MAIS REVEILLE LE CHAT

QUI N'AIME PAS CA!

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, Mai 2018.