LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°27 NS

L'ENVERS DU DECOR.

 

 

Jonathan était proche de son réveil. Il commença par s'étirer, bras et jambes, ouvrit un œil et le referma aussitôt. C'est bizarre se dit-il, cet éclairage qui m'entoure, et là sous mes fesses, c'est dur."Où suis-je?" Il était certain de s'être endormi sur son lit, dans sa chambre, pour une mini sieste avant d'aller faire du vélo comme tous les dimanches après-midi. Du coup Jonathan ouvrit ses deux yeux, en vitesse, pour vérifier ce que son cerveau lui dictait. Et là...

Là, le jeune garçon s'aperçut qu'il ne se trouvait pas étendu sur son lit, qu'il n'était pas dans sa chambre non plus et qu'aucun  bruit familier ne filtrait du rez-de-chaussée de la maison, squattée ce jour là, comme toutes les semaines, par toute la famille. Parmi elle, son grand amour, la jolie Emeline, un an plus jeune que lui et dont il était très amoureux. "Cousine certes mais à un degré très, très et plus que cela encore, très éloigné! Tellement loin!" Jonathan qui allait sur ses seize ans, souriait tout seul à cette agréable pensée. "Bon, je me réveille pour de bon, debout mec!"

C'est alors qu'il se rendit compte qu'il était allongé par terre sur un mélange de sable et de terre. La luminosité autour de lui était comme veloutée, semblable à un jour de brouillard bas à ras des clôtures, pas trop épais, et Jonathan se demandait d'où elle provenait, aucune fenêtre n'étant visible et le plafond était très sombre. "Mais où suis-je?" Au dessus de sa tête pendait une multitude de filaments ressemblant à des racines. "Tiens, ce ne serait pas des carottes? Enormes! Et là des navets! Bien gros! On dirait que j'ai un jardin potager pour géants au-dessus de ma tête et comme voûte céleste  des racines de légumes au lieu des étoiles. Et les bâtons blancs là-bas, épais comme des poteaux télégraphiques, pourtant ils ressemblent à... une expo de lances mongoles, non...à des asperges géantes ? Je vais me régaler! Même sans la vinaigrette de Maman."

"Et moi, qu'est ce que je fais là en dessous? En dessous d'un potager? Comment suis-je arrivé là? Enterré vivant?" Il avait lu que cela se faisait dans certains pays aux mœurs sauvages. "Ah, mais c'est quoi ça ? Il pleut, on dirait." De fines gouttelettes d'eau s'écoulaient le long des racines des divers légumes et se rassemblaient en un point précis d'où elles disparaissaient en un petit ru dans le sol. "Est-ce déjà l'heure à laquelle Papa arrose?" Au détour d'une motte de terre, qui semblait à Jonathan être une montagne, un vilain serpent boudiné arrivait doucement vers lui en se dandinant comme un serpentin un jour de vent. Il avait vu des images d'un tel spectacle dans une revue de la salle d'attente de son généraliste. Le garçon prit peur, où se cacher. Il réalisa en quelques secondes que son "serpent" ressemblait à un ver de terre géant."Pour la pêche, un ver comme celui-ci, et je prends tous les poissons de la rivière d'un seul coup! Cool!"

Le ver de terre  renifla Jonathan avec un certain air de dégoût   puis  s' intéressa aux racines blanches et tendres d'une laitue. "Il faut que je sache où je suis et pourquoi mon environnement est hors de proportions avec celui de ma vie quotidienne. Suis-je devenu un nain ou papa a-t-il  eu la main lourde dans les vitamines végétales bio?" Alors Jonathan se décida d'explorer plus  avant l'endroit où il se trouvait malgré lui. Il marcha droit devant lui écartant les racines des légumes comme un explorateur aurait tranché les lianes dans la forêt tropicale. "Tiens voilà des fourmis jaunes de la taille d'un gros chien. Et leurs mandibules ne me disent rien qui vaille! Laissons passer la caravane."  Plus loin le garçon croisa deux scarabées qui se disputaient autour d'une boule de crotte énorme,  de la taille d'une montgolfière en plein vol.

Jonathan continua sa visite souterraine rencontrant des mille-pattes se dépêchant vers une destination connue d'eux seuls. Il faillit se  noyer, la terre ayant cédé sous ses pieds, dans un grand lac souterrain, "nappe phréatique, ils nous en parlent tous les jours lors de la météo" pensa-t-il après avoir repris pied sur la berge. Un peu plus loin, le garçon dut battre en retraite précipitamment  devant une colonie d'abeilles de terre violemment défendue par ses vaillantes guerrières. "Ouf, je l'ai échappé belle! J'aurais pu servir de repas à la reine." pensa-t-il avant de décider qu'il n'avait plus qu'une chose à faire : trouver la sortie!

"Et si je grimpais le long d'une racine et puis contournais le bulbe du navet avant d'évacuer la terre vers le bas. C'est risqué. Et si je suis enseveli, quelle autre solution?" Il pensa au trou d'aération que les abeilles devaient avoir pour butiner en surface mais considéra cette solution comme trop dangereuse.  "Si je plonge dans ce joli lac vu tantôt, il est plein et je risque d'attendre longtemps avant d'être aspiré en période de sécheresse!" Creuser un tunnel verticalement au dessus de sa tête sembla aussi trop aléatoire à Jonathan. "Mais au fait, ils s'en sont sortis comment les héros de Jules Verne lors de leur voyage au centre de la terre?" "Aucun souvenir, mémoire effacée, mauvaise manip, bug de première" pensa le garçon tout en commençant à paniquer un peu. Il se laissa tomber, s'assit et se prit la tête entre ses mains. "Réflexion et concentration doivent être mes priorités."

La faim se mit aussi de la partie. Le gâteau du dimanche était largement digéré et les glouglous intempestifs de son ventre ne ressemblaient en rien au doux murmure de la fontaine où il aimait s'isoler avec sa chérie! "La honte, si elle m'entendait!" Jonathan sortit son couteau Laguiole de sa poche et se mit à entailler une carotte. Avec beaucoup de mal il arriva à en couper une lamelle qu'il mordit avec appétit espérant satisfaire, au moins momentanément, son estomac. Il s'assit sous son garde-manger et se mit à réfléchir à son sort, "Comment? où? sortie? Pourquoi moi? vais-je revoir Emeline, ma Liline ? etc."

Jonathan fut tiré de ses pensées par un légère tape sur l'épaule. Surpris, se retournant il se trouva en face  de quelques nains barbus, outils de jardinage sur l'épaule et qui semblaient se rendre au travail. Ils étaient six! Celui qui semblait être le chef lui demanda s'il était l'intérimaire qu'il avait demandé ayant un malade dans son groupe. Le garçon, poliment, lui répondit que non et lui raconta son histoire incroyable. Les six nains firent cercle autour de lui, les uns le plaignant, les autres lui proposant toutes sortes de recettes pour s'en sortir. Devant ce bavardage sans  queue ni tête, le plus ancien des nains fit taire ses copains et proposa d'aller quérir, auprès de la chef des esprits bienfaisants, vivant sous terre pour veiller au bon mûrissement des légumes, une potion magique de croissance rapide. A utiliser chez les hommes mais surtout pas comme engrais des plantes, expliqua le nain qui reçut immédiatement l'accord de Jonathan. " Encore faudra-t-il doser la potion magique comme il se doit, je veux redevenir comme avant, ni plus jeune, ni plus vieux!" pensa le garçon. "Et oui six nains, se dit-il ensuite, sûr il leur faut un remplaçant pour revenir au nombre de sept!"

Le nain revint assez rapidement avec un flacon, genre sirop pour la toux, dont il se mit à étudier soigneusement la posologie sur l'étiquette au dos de la bouteille. "Ah j'y suis. Bon tu m'as dis avoir seize ans et deux mois. Voyons. Bien sûr, c'est inscrit là: seize cuillerées, une par an, et deux douzièmes de la dose prescrite pour les deux mois! Allez hop, avale moi cela!" Jonathan n'ayant pas trouvé, aux cours de ses réflexions, meilleure solution, avala courageusement la dose. Il sentit comme un étirement dans tous les sens des muscles et os de son corps et perdit rapidement conscience sous la douleur ressentie.

Jonathan s'éveilla au milieu d'un parterre  de navets, de la terre partout sur son corps y compris dans ses cheveux et sous la paume d'un arrosoir d'eau que tenait son père à bout de bras. "Quand tu auras fini de faire le pitre à te vautrer dans mes légumes que j'ai déjà assez de mal à faire pousser, tu me le diras! Tiens je vais appeler Emeline pour qu'elle te voie dans cet état! Et plus question, jusqu'à tes dix-huit ans de goûter aux cerises à l'eau de vie!"

Bon prince  devant les supplications de son fils, il renonça à faire venir la jeune fille mais ne crut pas un seul mot des explications que ce dernier voulut lui fournir. "Délirium Tremens" fut la dernière parole du père à son fils avant de s'en retourner vers ses invités.

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Et les années passèrent avec leurs joies et leurs peines, avec leurs lots de bonheur et aussi, hélas, de malheur. Jonathan et Emeline, toujours très amoureux, étaient mariés depuis quelques temps et vivaient heureux avec leur fils Jonathan II°. Le soir, avant de mettre le garçonnet au lit, sa maman ou son papa lui racontait de belles histoires et de beaux contes. Parmi ceux-ci il y en avait un qu'il semblait apprécier plus que les autres. C'était l'histoire d'un jeune garçon transformé en nain, sans aucune explication sérieuse, et qui s'était réveillé sous terre dans une jungle de lianes formée de racines de...navets!

 

ENFANT, ADOLESCENT OU ADULTE,

EN TERRAIN FERTILE OU INCULTE,

VOTRE JARDIN SECRET EST LE VÔTRE

QUE NE PEUT PENETRER NUL AUTRE.

 

 

Le Colvert, Baudienville, Juin 2018.