LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

 

31NS

 

L'ALASTYN.

 

L'Alastyn, cheval des ondes aux pouvoirs magiques, sortit de la mer, prit pied sur le rivage de la grande île et se transforma en un clin d'œil en un  joli poulain à robe grise. Il s'ébroua vigoureusement afin de débarrasser son corps des gouttes d'eau qui le recouvraient et brouta quelques brindilles d'herbe fraîche. Puis il se mit en route en direction le village le plus proche. En chemin, peu à peu, il se transforma en un beau jeune homme aux cheveux longs, blonds et bouclés. La longueur des cheveux avait son importance pour cacher ses oreilles qui, quelque figure humaine ou animale qu'il prit, restaient toujours grandes et pointues comme il convient à un beau cheval.

Sur cette île, créée il y a des millions d'années par deux géants, les chemins étaient rudes, recouverts de gros cailloux coupants et comportaient aussi de nombreux trous et failles dans lesquels, une fois  un pied mis par inadvertance, il était facile de se casser la cheville ou la jambe. Le jeune homme avançait donc prudemment en espérant que les géants somnolaient à cette heure-ci, car les créateurs de cette île étaient toujours là, condamnés à vie à la tenir à bout de bras afin qu'elle ne disparaisse engloutie par les flots. Un léger tremblement de terre se produisait régulièrement quand un des deux géants avait une crampe ou voulait changer de bras. Les habitants de l'île étaient habitués à ces remue-ménage et disaient en riant "Ah, voilà un de nos deux piliers qui se gratte une puce!"

Quant à notre Alastyn, il errait ainsi depuis quelques siècles à la recherche de l'âme sœur qui le chevaucherait, insensible au temps, à l'eau salée et aux embruns, lors de ses escapades quotidiennes occasionnant ainsi des vagues énormes.  Quant il se reposait, flottant entre deux eaux, la mer était calme. A son réveil la mer devenait mauvaise avec des creux semblables aux abysses de l'océan  y entrainant toute embarcation qui avait la malchance de croiser dans les parages à ce moment précis.

Bientôt il serait arrivé. Au loin brillaient quelques lumières s'échappant des fenêtres aux rideaux ou volets mal clos. Il s'approcha doucement en pensant quelle histoire il pourrait bien inventer pour expliquer sa présence, lui un inconnu, sur cette île où tout le monde se connaissait, se trouvant toujours une bonne raison ou un lien de parenté pour se retrouver cousines ou cousins.

Une maison plus belle et plus grande que les autres, attira le regard de l'Alastyn. Il s'en approcha pour regarder discrètement par les fenêtres. Et ce qu'il vit le stupéfia! Deux jeunes filles aux visages parfaitement semblables, belles, même très belles, habillées de soie et de mousseline, dansaient sur l'air d'une vieille chanson celte. Les gestes étaient gracieux et leurs déhanchements, en rythme avec la musique d'un vieil homme assis sur une sellette en bois avec sa mandoline. Il fredonnait tout bas des chants millénaires où il était question de preux chevaliers partant à la recherche de leur dulcinée en affrontant des dragons à sept têtes, des monstres difformes et laids et tous les dangers que la vie met en travers du chemin de celui qui veut atteindre le graal ou, plus couramment, une compagne pour la vie.

L'Alastyn se mit à rêver. Il se voyait déjà en chevalier intrépide, arrivant hors d'haleine et se jetant aux pieds de sa belle pour y déposer une rose rouge. Mais là, il lui fallait deux fleurs, son coeur s'étant épris, à ardeur égale, pour ces deux charmantes jeunes filles. Tremblant d'excitation, son esprit chauffé à blanc, il ramassa deux touffes de fleurs jaunes dans le jardin et s'élança vers la porte de la maison. A l'arrivée bruyante du beau jeune homme dans la pièce, les deux demoiselles poussèrent d'abord un "Aaah" de frayeur puis un "Ooooh" admiratif en dévisageant mieux l'intrus. Le vieil homme lui, avait laissé sa mandoline pour un grand bâton avec l'intention de chasser ce visiteur inattendu.

En un clin d'œil l'Alastyn pétrifia l'homme en une remarquable statuette sur une des étagères du buffet, effaçant par la même occasion son souvenir dans les mémoires des demoiselles.  Il raconta ensuite aux jeunes filles qu'il était naufragé et que son bateau avait coulé à pic ne laissant aucune trace sur le rivage. Il s'en était sorti. Comment? Cela tenait du miracle! Elles lui servirent aussitôt un vin chaud pour le réchauffer avec une grande assiette de soupe fumante. Le lard gras fondait sous la langue. Peu à peu la confiance s'installa entre eux trois et le beau jeune homme expliqua qu'il était très riche, qu'il naviguait autour de la terre pour son plaisir, et que cependant il n'était pas totalement satisfait parce qu'il lui manquait une compagne pour partager ses aventures. Les deux filles se regardèrent et d'un commun accord lui expliquèrent qu'étant jumelles, jamais elles ne se sépareraient, et que comme lui, elles étaient toutes les deux tombées sous son charme.

"Allons faire un promenade sur la plage" proposa l'Alastyn. "Peut-être en marchant  et avec l'aide de la brise marine, l'une de vous deux cédera sa place à sa sœur."

"Jamais" répondirent elles simultanément.

"Bien, alors venez! Quand vous aurez vu ce que je suis réellement, l'une aura peur et celle dont l'amour est le plus fort pour moi, me suivra malgré tout."

En arrivant au bord de la mer, le beau jeune homme se transforma en un élégant pur-sang gris et dit aux deux filles, très surprises et effrayées par ce changement subit : "Alors! Toujours prêtes à me suivre?" Et les dévisageant, toutes les deux, à tour de rôle,  avec ses yeux doux d'étalon amoureux il leur fit signe de monter sur son dos.

Ce n'est pas une mais les deux qui se précipitèrent, s'installèrent  en amazone,  tenant fermement  la crinière. L'Alastyn poussa un grand hennissement et se lança au galop vers la mer, son royaume. Il  disparut bientôt sous les flots non sans avoir transmis à ses deux cavalières l'immunité nécessaire à un humain pour vivre sous l'eau sans se noyer.

Et ce fut une chevauchée fantastique jusqu'aux plus grandes profondeurs où se trouvait son château. Un palais construit en roches d'argent du sol jusqu'à la plus haute tour. L'ambiance était marine faite de millions de coquillages irisés et dont à chaque petit remous de l'eau, les couleurs changeaient, baignant toutes les pièces dans un halo aux aspects arc-en-ciel. Les deux demoiselles ne savaient où jeter leurs regards tant ce décor était féerique. Et les cris de surprise ne manquèrent pas non plus. Leur chambre était meublée de deux lits à eau tiède qui  prirent, aussitôt allongées, la forme de leur corps. Une vague immobile recevait leur cou et leur tête. Polochon en dentelles de mer. Un peu de repos serait le bienvenu après tous ces évènements d'une journée très riche en péripéties.

Plus tard, l'Alastyn, grand prince des chevaux ondins, avait repris figure humaine et leur fit visiter son palais. Dans la grande salle à manger un festin était prévu: Posidonies* hachées dans des coquilles Saint-Jacques, corail pilé finement en semoule, tomates de mer en vinaigrette, Thalassias* marinées au sel de mer en salade et Zosteras* arrosées d'un jus d'eau douce, voilà ce qu' indiquait le menu. Les cure-dents étaient fournis par les oursins. Tous les trois dégustèrent dans des coupes d'écume figée plusieurs grands crus d'eau de mer dont la qualité dépendait de la profondeur à laquelle elle avait été puisée. Comme petite promenade digestive, le prince amena les jeunes filles découvrir la grotte sous le château aux stalactites de cristal le plus pur. Quel émerveillement que de se trouver au centre d'une géode au décor blanc comme neige immaculée dont les reflets se reproduisaient par milliers à l'infini. C'est ce qui donne aux vagues, à l'eau des océans, ces scintillements que l'on peut apercevoir jusqu'à  leur surface, étincelles venues d'un autre monde.

Puis ils firent une nouvelle chevauchée sous-marine. L'Alastyn avait repris la forme d'un cheval des ondes portant sur son dos ses filles aimées. Et c'est alors que l'accident se produisit. L'une d'abord, l'autre ensuite, toutes deux furent emportées par une énorme vague de fond laissant l'Alastyn lutter en vain contre cette masse d'eau pour tenter de les récupérer. Les jeunes filles, dont la protection les rendant insensibles à vivre sous l'eau, prenait fin. Elles absorbèrent beaucoup d'eau, l'air leur manquait, et furent, finalement, rejetées sur une des plages de leur île. Le nez dans les coquillages, la bouche remplie par le sable, elles eurent du mal à reprendre leur respiration de terriennes. Mais... était-ce un rêve qu'elles avaient vécu ?  Où était passé le gentil cheval marin? Et surtout... où était le beau jeune homme, ce prince du monde sous-marin?

Une fois bien réveillées, les poumons libérés de l'eau salée, elles reprirent le chemin de leur maison. Une caresse à la statue du buffet et le vieillard reprit vie et sa mandoline pour continuer à fredonner son chant là où il l'avait laissé. Les filles se remirent à danser, doucement, avec tristesse en pensant à leur amour perdu. Elles se rendirent à la plage tous les jours suivants pour pleurer afin que leur grand-père ne les surprenne pas dans cet état-là. Elles pleurèrent beaucoup, leurs larmes, glissant sur les galets humides se mélangèrent à celles du cheval ondin qui, lui aussi, sous la surface de la mer, pleurait aussi inlassablement. Il avait reçu l'interdiction de son dieu Neptune de refaire surface, de se transformer afin de faire tomber dans ses filets des êtres humains.  A fortiori des jeunes filles innocentes.

Les habitants de l'île, qui ne s'étaient pas aperçus de l'absence des jumelles,  remarquèrent que peu à peu les marées devenaient plus fortes et que la mer risquait de submerger la terre, leurs jardins, leurs maisons. Alors quoi? Les géants chargés de tenir l'île au dessus du niveau de la mer avaient-ils une faiblesse? Des crampes dans les bras ? Il fallait absolument savoir. Le seul habitant de l'île, un homme au thorax très développé, qualifié pour s'adresser à eux, fut requis et prié de descendre en apnée voir ce qu'il se passait. Il fut rapidement de retour sur terre confirmant que devant la montée des eaux autour de l'île, les géants-piliers étaient déjà sur la pointe de leurs pieds et les bras tendus au maximum. Cela ne pouvait durer!

Les deux filles avaient, bien sur, entendu parler de ce problème et décidèrent de pleurer dans leur potager, délaissant la plage. L'Alastyn ne sentant plus le goût de leurs larmes, se dit qu'elles l'avaient oublié et retourna mourir dans la grotte sous son château auprès de ses aïeuls.

Peu à peu, l'oubli, qui nous est propre, fit son effet et la vie ordinaire reprit son droit sur l'île. Filles disparues sous l'eau, cheval ondin, jeune prince venu des abysses, mais tout cela n'est que conte venu du fin fond des âges. Tout cela n'a jamais existé, dirent les plus sceptiques, d'autres pensèrent que les jumelles avaient tout inventé pour se faire valoir aux yeux des jeunes gens du bourg. Mais personne ne mentionna la possibilité d'un rêve... devenu réalité!

 

 

LAISSE L'EAU AUX POISSONS

ET L'AIR AUX  CANASSONS.

CHACUN A SA PLACE

VEILLE A LA SURVIE DE SA RACE.

 

 

 

 

*Plantes sous-marines qui existent réellement.