LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°32NS

LE PRISONNIER OUBLIE.

 

Le nouveau roi avait été couronné quelques jours auparavant mais aujourd'hui encore le peuple en liesse continuait à festoyer. On ne trouvait  une place dans les nombreuses auberges de la ville que lorsqu'un client saoul était mis à la porte prié, à grands coups de bottes au cul, d'aller cuver son vin ailleurs. Ailleurs, c'était la plupart du temps l'encoignure du porche le plus proche.

Cela avait été une fête grandiose que l'accession au trône du nouveau monarque déjà connu à travers le pays pour ses idées de liberté et de progrès. Comme il l'avait promis, tous les prisonniers de l'immense prison centrale avaient été libérés. Tous ou presque, car ceux coupables d'un crime de sang furent discrètement passés par les armes dans leurs cellules. Et les voleurs ? Eh bien ils se promenaient en liberté et formaient le gros de la clientèle des "maisons à boire". On détroussait plus aisément un bourgeois en goguette après quelques pichets d'un bon vin de Loire que lorsqu'il était à jeun et sur ses gardes.

Le prévôt, dirigeant la grande prison, fit cependant appel à la plupart de ses gardiens pour nettoyer de fond en comble les centaines de cellules y compris celles des différents sous-sols qui s'enfonçaient profondément sous terre. Elles resserviront bien un jour! Plus aucune goutte de sang ne devait rester visible, ni sur les murs, ni au sol. Et c'est là, dans une salle de torture désaffectée, bien éloignée de la lumière du jour, qu'ils découvrirent un garçon sauvage, très maigre et très sale. Il n'avait pour seul habit qu'une vieille veste militaire, tellement crasseuse qu'aucun chien n'en aurait voulu pour couche. Les manches de ses loques avaient servi longtemps de mouchoir, la morve lui pendait quand même au nez et ses cheveux grouillaient de toutes sortes de vermines. Les matons s'en amusèrent bien, le bousculèrent un peu  puis confièrent ce jeune homme à la lavandière la plus proche afin qu'elle le décape de la tête aux pieds et lui rende figure humaine au lavoir  sous les quolibets  des autres matrones. Lui, ébloui par la lumière du jour et l'ouïe dérangée par les rires gras des gens, ne pensait qu'à une seule chose,  retourner dans le noir des sous-sols après avoir chapardé un gros pain à l'étal de la boulangerie. Les gardiens, à coups de croche-pieds,  le faisant tomber régulièrement et riant de ses chutes, le poursuivirent jusque dans les escaliers de la prison qui s'enfonçaient dans les entrailles du bâtiment.

C'est le moment que choisit Stonebriq, l'esprit bienveillant de tous les murs du monde et qui fait en sorte que maisons, châteaux et palais tiennent debout,  pour intervenir. Le bon génie des murs s'arracha quelques pierres pour les lancer à ceux qui titillaient le gamin. Ils partirent bien vite, ces lâches, sans comprendre ce qu'il leur arrivait. Ils fermèrent la prison derrière eux déclarant au prévôt qu'elle était bien propre et vide. Ils laissèrent en tête à tête le gamin et le génie. Ce dernier avait pour tâche de protéger les humains en les abritant dans des constructions solides. Pourvu de millions de jambes dures comme l'acier, il en planta régulièrement là où une nouvelle bâtisse allait voir le jour. Ainsi les murs étaient plus solides et les hommes, qui changent souvent d'avis, lorsqu'ils voulaient les démolir pour une raison ou une autre, avaient beaucoup de mal à les abattre. On ne connaissait que deux ennemis à Stonebriq, les tremblements de terre et les bombes.

Pour l'instant la prison tenait bien debout et aucune catastrophe sismique n'était annoncée. Le royaume vivait en paix. Notre gamin, qui dans le noir avait mangé la moitié du gros pain, s'était endormi le ventre gonflé et ronflait gentiment sans déranger personne. Le départ des prisonniers avait laissé place à un silence abyssal, interrompu seulement par le bruit de quelques pierres qui tombaient lorsque notre bon génie changeait de position dans son sommeil.  Par moments Stonebriq était très maladroit. En s'étirant le matin au réveil, il avait fait tomber involontairement les tours de maints châteaux, occasionné des fissures dans de gros murs ou transformé prématurément un beau bâtiment en vieille ruine que les touristes aimaient  visiter. Mais pour l'instant c'était le gamin qui lui posait problème. Le garçon avait à nouveau faim et hurlait son mal-être au monde qui ne l'entendait pas. Stonebriq employa les grands moyens. En tapant les murs d'un rythme  connu uniquement de lui, il alerta à travers les parpaings le monde bienveillant des elfes passe-murailles. Ceux-ci ne se firent pas prier pour venir au secours du jeune garçon et à l'esprit bienveillant des pierres et constructions. Un repas, digne du meilleur traiteur de la ville, arriva dans la cellule sur une belle table nappée et éclairée par deux chandeliers. Ainsi le garçon s'habitua peu à peu à la lumière et s'obligea, sur les conseils du bon génie, à courir dans les couloirs et monter et descendre les nombreux escaliers de la prison pour entretenir sa forme physique.

De jour en jour, grâce aux elfes, son coin malsain des sous-sols se transforma en une belle chambre. Il reçut un bon lit à baldaquin, un mobilier en merisier massif, table et chaises joliment sculptées et aussi un fauteuil confortable disposé juste à côte d'une bibliothèque bien fournie. Un elfe professeur apprit au garçon à lire et d'autres, tout dévoués à sa cause, lui enseignèrent toutes les matières nécessaires à son développement intellectuel. Et malgré son isolement voulu il n'avait plus le temps de s'ennuyer ni de traîner de cellule en cellule comme il le faisait au temps où la prison était pleine d'une racaille pas toujours bienveillante avec lui.  Stonebriq lui aussi était heureux d'avoir ses murs joliment peints et décorés de tableaux  du monde entier.

Le garçon devint bientôt un jeune homme savant et bien mis mais aussi de plus en plus exigeant. La dernière salle des basses-fosses avait été transformée en une belle piscine avec jets d'eau et simulateur de vagues et d'autres anciennes cellules en chambres pour d'éventuels  amis. Mais comment s'en faire?  Il s'ouvrit de ce problème à Stonebriq, qui sous condition de toujours revenir, lui permit de temps en temps de prendre une soirée de liberté en dehors de la prison. Timide au début, il se mélangea rapidement aux jeunes gens de son âge. Il en ramena trois un soir qui ne croyaient pas leurs yeux quant il leur fit traverser le mur à sa suite. L'intérieur de l'ex-prison ne déplut pas non plus aux visiteurs car la table était bonne et le vin gouleyant.  Bientôt, ceux qui voulaient revenir avec lui visiter  ce qu'il appelait son "studio", furent de plus en plus nombreux. Passer à travers un mur pour ensuite dîner comme un prince et faire la fête sans craindre les plaintes des voisins pour un bruit infernal, tous et toutes furent d'accord et, même sans invitation, se pressèrent devant les murailles cherchant le passage secret pour entrer, avec plaisir, dans cette prison dorée. Et le garçon demanda toujours plus, toujours mieux et sembla souvent mécontent des services qu'il recevait du bon génie et ses elfes. Ceux-ci, par contre, et malgré leur bonté naturelle, commencèrent à le trouver peu reconnaissant après tout ce qu'ils avaient fait pour lui.

Et ce qui devait arriver se produisit un jour. Les gendarmes du roi signalèrent une agitation anormale aux abords de la prison pourtant fermée ainsi que des disparitions temporaires inquiétantes de nombreux jeunes citoyens de la ville. Le prévôt mit fin à ce défilé en interdisant la circulation aux calèches comme aux piétons dans les rues menant à la grande place où se trouvait la prison. Puis il s'y rendit escorté d'une douzaine de gardiens. Une fois les lourdes grilles ouvertes on y trouva un interieur rongé par les moisissures et le salpêtre. Les cellules étaient humides et plongées dans le noir. Aucun signe de vie n'était visible, seul le silence accueillit les visiteurs.

"Balivernes que tout cela! Elucubrations de soudards! Me déranger pour rien sera puni la fois prochaine!" conclut le prévôt.  Une fois les cadenas remis à leurs places chacun vaqua à ses occupations habituelles non sans avoir fait un arrêt prolongé à  l'auberge mitoyenne  qui portait le joli nom de "La liberté".

Stonebriq ainsi que les elfes, que tout ce remue-ménage avait fortement dérangés, mécontents du garçon qui s'était servi d'eux d'une façon abusive ne remirent pas les cellules en état et habitables comme avant. Ils se désintéressèrent du prisonnier  et le laissèrent dans son sous-sol noir et froid...

Quand quelques siècles plus tard, le roi fut remplacé par un président, on s'attaqua au grand chantier de démolition de cette énorme prison aux murs difficiles à abattre. On découvrit bien un crâne et quelques ossements humains blanchis par le temps et le manque de lumière. Et l'ouvrier, en les ramassant à la pelle, eut cette réflexion: "Cette tête, ces nonos, c'est surement ceux d'un prisonnier oublié"!

 

ON N'ACQUIERT UN BIEN QU'EN TRAVAILLANT

MAIS SÛREMENT  PAS EN COMMANDANT

SANS SAVOIR LE REALISER AU PARAVENT.

 

 

Le Colvert, Baudienville, novembre 2018.