LES CONTES DU COLVERT

par Stéphane BERTRAND

NOUVELLE SERIE

 

 

N°28 NS

LE GARCON DE PISTE.

 

Djidjo était gros, gras et maladroit. Il s'empiffrait de sucreries et de gâteaux à longueur de journée. Sa mère lui disait à tous les repas: " Mange mon petit, à ton âge les enfants ont faim. Tiens, prends encore un gâteau au miel et n'oublie pas ton goûter!"

Ainsi s'étaient passées les neuf premières années de sa vie et maintenant qu'il allait bientôt prendre un an de plus, Djidjo était toujours dernier à la course, n'arrivait pas à décoller ses pieds du  sol au grimper à la corde, ne savait rien faire de tout ce que faisaient ses camarades du même âge pour aider et se rendre utile dans cette grande famille des gens du cirque. Il n'était même pas apte à aider les garçons de piste au nettoyage avant de remettre du sable propre ou de la paille dorée dans cette arène magique, la piste ronde d'un cirque, seul endroit éclairé par une ribambelle de soleils électriques devant les spectateurs d'un soir,  assis dans le noir.

Notre histoire commence juste après un nouvel échec au saut à la perche où Djidjo s'était ramassé lamentablement dans la boue au grand plaisir de ses copains. Alors il avait trouvé refuge sous les strapontins réservés au public au fin fond du chapiteau et, certain que personne ne pouvait le voir, pleura à grosses larmes. Il sanglotait, en avait marre de tout, se forçait à vomir son goûter et voulait tout simplement disparaître de cette terre et mourir.

Pourtant il était un enfant aimé de ses parents mais peut-être trop gâté surtout au point de vue nourriture...Esméralda, sa maman et Ramon son papa, tous deux originaires de Bohême, avaient parcouru l'Europe entière avec leur cirque et Djidjo était né quelque part entre la Bavière et l'Italie dans un lacet de la route qui grimpait vers un col enneigé. Nourri au bon lait maternel, Djidjo avait vite repris son poids de naissance et grandi au milieu de la courbe de son carnet de santé. C'est seulement vers six ans que sa gourmandise du sucré était apparue. Et depuis il s'empiffrait, à la risée de tous les gamins de son âge qui vivaient comme lui au milieu de cette belle famille, en permanence en voyage et sans domicile fixe. Il y avait quand même une boîte aux lettres fixée à l'arrière de la roulotte.  Mais jamais de facteur à vélo essayant de suivre celle-ci!

Donc Djidjo pleurait toutes les larmes qu'il était capable de produire lorsqu'un petit frôlement sur son bras le fit se retourner, curieux et aussi en colère contre celui ou celle qui l'avait déniché dans sa cachette. Aucun parent en vue, pas plus qu'un de ses copains moqueurs. Et là, du haut d'une planche, un tout petit bonhomme  vert, corps et membres d'une belle grenouille, tête sympathique à grand sourire et deux oreilles pointues,  lui parlait doucement. "Je m'appelle Phoenis. Tu n'as aucune raison d'avoir peur de moi car je suis un gremlin gentil aux pouvoirs magiques infinis. Je sais aussi pourquoi tu pleures Djidjo, et j'ai décidé de t'aider à condition que tu le veuilles bien et de m'obéir quel que soit mon ordre."

Malgré la surprise ressentie par Djidjo, il avait encore du mal à stopper ses pleurs et les reniflements qui vont avec. Après s'être mouché bruyamment et essuyé son nez sur sa manche, le jeune garçon lui dit que si ce n'était pas trop dur il voulait bien essayer. "Avec moi c'est tout ou rien. Si tu marches dans mon sens je ferai de toi un très beau jeune homme qui, en poussant ses limites au maximum, sera bientôt le roi de ce cirque" répondit Phoenis. Une petite discussion s'ensuivit entre eux  et Djidjo une fois converti au bon vouloir du gremlin, celui-ci s'envola à l'aide de deux petites ailes qu'il avait déployées du milieu de son dos en lançant au garçon "On commence demain!"

En effet, et sans rien y comprendre, les autres membres de cette tribu du cirque, virent dès le lendemain à l'aube, Djidjo faire son jogging et de la gymnastique. Lorsqu'il rencontra un rondin, il s'en servit comme haltère, un tas de parpaings devint alors un obstacle à sauter par dessus, un mât avec un cordage, à grimper en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Djidjo se livrait à ces exercices tous les jours, souriait beaucoup mais ne racontait rien de l'accord secret passé avec son ami Phoenis et dont la main invisible était pour beaucoup dans ces réussites. A table il mangeait raisonnablement  l'estomac resserré par un "nœud gremlin"! Après des mois de ce régime le garçon avait grandi, était devenu svelte, musclé et prêt à relever n'importe quel défi sportif que lui lançaient ses copains.

Encore trop maladroit pour sauter sur le dos d'un cheval au petit-trot, Phoenis  servait à la fois de marchepied et de levier invisible à Djidjo, qui très rapidement, à l'étonnement de tous, devint un excellent cavalier. Son ami gremlin, dont les ancêtres avaient toujours exercé leurs talents au service des gens du cirque, montra à son petit protégé l'ensemble des ficelles à connaître pour devenir un artiste complet dans toutes les disciplines et à dominer leurs difficultés et les peurs qui vont parfois avec.

Les jours, les semaines et les mois, voire quelques années se passèrent ainsi, protégé par le contrat secret qui liait Djidjo à Phoenis. Tous deux étaient inséparables et le jeune garçon était devenu un jeune homme qui excellait dans tous les exercices, en les compliquant encore un peu et en en inventant d'autres. De "grosse bouboule", Djidjo  était devenu un jeune homme, svelte et musclé, et les jeunes filles qu'il croisait, celles du cirque ou celles venues en spectatrices, se retournaient volontiers sur lui en gloussant comme des dindes survivantes au dernier Noël. Comme il était loin le temps où ses copains se moquaient de son embonpoint et lui prédisaient une carrière comme boulet de l'homme canon! En plus de sa propre personne il avait développé de nombreux nouveaux numéros avec Phoenis qui eurent bientôt un retentissement national et mondial. Les gens du cirque ne comprenaient pas, pourquoi là, où ils voyaient de simples chevaux, les spectateurs enthousiastes se levaient pour applaudir à tout rompre et à faire trembler les mâts du chapiteau. C'était à cause d'un petit détail que Phoenis avait introduit dans le carrousel  et visible uniquement des gens qui assistaient au spectacle. En effet, quand les chevaux étaient lâchés sur la piste ils représentaient des animaux fantastiques, corps de chevaux, têtes d'aigles, de canards, de coqs et tant d'autres bizarreries du même genre. Lorsque les éléphants se présentaient à la vue des spectateurs, ils étaient ornés et décorés comme pour les grandes fêtes religieuses à Bali ou au Sri-Lanka. Pour les soigneurs du cirque, ils étaient gris et rien de plus! Les tigres aux rayures multicolores, dressés sur leurs pattes arrières se lançaient Djidjo comme un jouet puis, à la fin, le posaient doucement à terre pour le lécher copieusement de leurs langues râpeuses et le portaient en triomphe jusqu'à la sortie.

Les girafes, pour les spectateurs, avaient au dessus de leur corps naturel une tête de rat et un cou en millepattes très agités. Des aigles volaient à ras du public ravi, et en desserrant leurs griffes, faisaient tomber des tas de bonbons pour les enfants et parfois aussi pour leurs parents... De gros et lents pélicans, circulaient dans les gradins, ouvraient leur grand bec profond pour y faire jeter les papiers et mouchoirs, humides des larmes de joie. Au fur et à mesure que Djidjo et  Phoenis mettaient au point le programme du spectacle, celui-ci devenait réellement de plus en plus enchanteur.

Quand Djidjo apparaissait  tout en haut du mât principal du chapiteau et se lançait, comme s'il volait, vers les trapèzes en contrebas, c'était tous les soirs le même délire. Surtout lorsque Phoenis rendait ces barres invisibles pour la foule. Il se balançait et sautait de l'une à l'autre sans jamais la moindre erreur. Phoenis,  tel un ange gardien, l'accompagnait en permanence et Djidjo, dans son costume argenté, souriait en pensant au bel athlète qu'il était devenu sans oublier d'étreindre, d'embrasser et remercier "sa bonne fée", avant et à la fin de chaque représentation, terme qui mettait en rage, pour au moins une seconde, Phoenis!

Un jour, les deux compères, pensèrent à introduire dans le spectacle des dragons cracheurs de feu que Djidjo devait dompter afin de les chevaucher. A la première répétition, sans public, l'un des verts dragons un peu capricieux, n'obéissant pas correctement aux ordres, lança son jet de feu vers le haut et la toile du chapiteau s'enflamma aussitôt. Les lamas cracheurs d'eau spécialement engagés comme pompiers eurent du mal à atteindre et éteindre le foyer et durent appeler Phoenis pour y mettre fin. Ce qu'il fit en tendant seulement un doigt en direction des flammes. Magique ! Et ce même doigt promené en cercle au dessus de sa tête changea en un clin d'œil tout le chapiteau qui devint "flambant" neuf aux couleurs chatoyantes visibles de loin. Magique encore!

Et les soirées, de spectacles en galas, se poursuivaient tous les jours avec toujours plus de spectateurs pour admirer des numéros toujours plus beaux. Un soir, juste avant la fin de la représentation, quelques personnes se levèrent des gradins pour aller rejoindre Djidjo, qui saluait son public, au milieu de la piste. Il y avait là un monsieur noir d'Afrique, un jaune venu de Chine et un blanc venu d'ailleurs. Tous trois s'inclinèrent devant Djidjo et du haut du chapiteau descendit, retenu par un câble d'acier, un énorme "Clown d'Or", récompense suprême dans le monde du cirque et qui lui avait été attribué par l'association universelle des critiques de cirque (A.U.C.C.) à l'unanimité de ses membres. Ouah! C'était la gloire pour Djidjo et son cirque sans oublier Phoenis qui décida ce jour là de squatter  un petit coin douillet du rebord du chapeau du clown comme domicile fixe! Gremlin d'or dans un appartement doré!

Et après ? Eh bien, la vie a continué! Le cirque aussi... Djidjo s'est marié en laissant beaucoup de jeunes filles malheureuses en larmes! Avec son épouse, ils eurent un tas de petits "Ramon et d'Esméralda" afin de faire perdurer et développer la belle famille des "Gens du Voyage". Ah, j'ai failli oublier, le fils aîné de Djidjo portait comme prénom Phoenis!

 

 

UN BON COPAIN DANS LA VIE,

C'EST TRES BIEN.

UN VRAI AMI POUR LA VIE,

C'EST ENCORE MIEUX.

 

 

 

 

Le Colvert, Baudienville, juillet 2018.